King Kong Théorie à la Pépinière

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Courez au théâtre de La Pépinière avant la dernière de King Kong Théorie, le 30 décembre.

L’essai autobiographique de Virginie Despentes, King Kong Théorie, monté sur les planches, c’est une heure dix de dialogues coup de poing  qui vous font expérimenter un de ces moments sacrés de remise en question, comme on pourrait les vivre dans le théâtre de Jean Genet (allez voir à ce propos la critique de « Les Nègres » joué à l’Odéon).

Abordant tour à tour les thèmes du viol, de la prostitution et du porno, l’adaptation de Vanessa Larré a cela de génial qu’elle réussit à dépasser l’aspect polémique qui colle à la peau de Virginie Despentes pour actualiser son message et revenir à la source de sa réflexion : une passion pour l’iconoclaste, mais un iconoclaste générateur de changement.

Pas une révolte de femmes hystériques tournées vers les traumatismes comme on l’a si souvent reproché aux féministes, mais un joyeux tohu-bohu pour secouer les préjugés, surtout les plus dangereux, ceux cachés derrière le masque de la bien-pensance.

Les plus :

– Les comédiennes. Si, initialement, l’essai de Virginie Despentes ne possède pas de personnage, Anne Azoulay, Valérie De Dietrich, Barbara Schulz donnent remarquablement bien corps aux histoires, à la fois personnelles et universelles à la condition féminine. Chapeaux bas !

– La bande son. A relever notamment : l’usage subtil d’un enregistrement tiré d’un film pornographique des années soixante-dix pour amorcer avec beaucoup d’humour le thème. Aussi, à quelques reprises, de courts accords de guitare marquent le changement d’acte, et donne le pouls de la pièce.

– Le mariage de la déclamation théâtrale et du support vidéo. Pour certaines scènes, une comédienne en filme une autre, expérimentant des zooms sur sa bouche, ses yeux ou un élément de décor. Cela donne une profondeur au texte qui prend alors des allures mi-documentaire, mi-farce.

Les moins :

– Les thèmes abordés, parfois redondants du fait qu’ils sont ceux vus et revus dans les débats féministes. Toutefois, la pièce a le mérite de leur donner un coup de jeune !

– L’actualité des thèmes. Les faits autobiographiques qui constituent la trame de l’histoire se sont déroulés dans les années quatre-vingt et quatre-vingt dix ; ce qui provoque un décalage avec les spectateurs les plus « jeunes » (au passage, je rappelle que la pièce est interdite aux moins de seize ans…).

Note : 4, 5 artichauts (sur 5)

François Berthier

François Berthier

En 2014, le féminisme a été politique, avec le succès de librairie Choisissez tout de Nathalie Loiseau, nouvelle directrice de l’ENA. Il a aussi été glamour, mis en chanson par Beyonce (Partition). Ou encore cosmopolite, avec le lancement de la campagne #HeForShe par Emma Watson à l’ONU.

A sa sortie, en 2006, le sulfureux essai, King Kong Théorie, n’avait même pas la prétention d’être glamour pour faire passer la pilule. Enfant de la révolution sexuelle, Virginie Despentes a bien conscience des combats gagnés par les générations féministes qui l’ont précédée. Pourtant elle a vécu dans sa chair le viol, la plongée dans la prostitution et les violences quotidiennes du seul fait d’être « une fille ». Alors elle s’interroge : avait-elle provoqué en se comportant trop librement ? Est-ce que le fait d’avoir des seins et un vagin la rendait à tout jamais plus vulnérable que ses camarades masculins ? Est-elle condamnée à rentrer dans un moule – et si oui, lequel choisir : celui de la « pute », de la « femme au foyer respectable » ?

Là où elle aurait pu n’être qu’un témoignage supplémentaire au panthéon du féminisme, Virginie Despentes s’est distinguée par une conceptualisation en apparence loufoque, mais brillante dans ses aboutissements : la « King Kong Théorie ». Elle abandonne la présentation du féminisme comme un combat des femmes – victimes –  contre les hommes – oppresseurs historiques à la tête de la société patriarcale – pour se récrier de la pression sociale également appliquée aux hommes et aux femmes. Là, King Kong vient jouer le rôle symbolique d’une sexualité transcendant les genres, réduite à sa plus simple expression : la tendresse de l’embrassade, forme de pré-sexualité non prédatrice et purement complice.

Le choix du « monstre », ni totalement primitif, et, à l’évidence, non civilisé, pour illustrer la thèse d’une possible harmonie entre les sexes, au-delà de la sexualité, trouve assez naturellement un écho dans le monde du théâtre dans lequel la monstration de l’extra-ordinaire est primordiale. En effet, le monstre est ce « tout autre » qui permet de susciter une émotion par le biais d’une identification détournée. Et ce, depuis les origines du théâtre. Par exemple, c’est Médée, en monstrueuse magicienne aux pouvoirs obscurs, qui incarne le tabou de l’infanticide.

Vanessa Larré, la metteur en scène, a su se saisir du potentiel dramatique de ladite « King Kong Théorie » et offre aux spectateurs une pièce dans laquelle tout est « biggerthan nature ».

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Ce n’est plus un personnage (l’auteure elle-même) mais trois comédiennes qui portent la complexité de la condition féminine, donnant à chaque sujet un relief nouveau, une touche à la fois personnelle et universalisante. Tour à tour ultra-féminine et androgyne, Anne Azoulay, Valérie De Dietrich et Barbara Schulz campent leurs rôles avec un charisme remarquable.

Par ailleurs, elles ontretravaillé le texte de Virginie Despentes à mesure des répétitions. Et cela se sent : chaque soir, une plage d’improvisation, un moment s’ouvre à l’inattendu, à une interaction avec le public. Le soir de la représentation à laquelle je me suis rendue, la parole a été laissée au public pour s’exprimer sur la masturbation féminine. L’intervention courageuse d’une psychothérapeute-sexologue dans l’audience a déridé l’audience et relancé sur le sujet sur une note humoristique.« Tout est extrêmement précis mais doit donner l’illusion de la liberté » (Vanessa Larré dans un entretien avec Sylviane Bernard-Gresh pour Télérama). C’était un pari risqué, mais il a été réussi, témoignant de la puissance du théâtre pour remettre en jeu sans cesse les mêmes enjeux et en découvrir un nouveau sens.

Aussi, la frontière floue entre la réalité et le fantasme est-elle savamment exploitée par des scénettes jouées avec des poupées Barbie et autres objets enfantins, filmées crument en gros plan par une comédienne et projetées en direct sur un écran au fond de la scène. Ces miniatures, projetées « biggerthan nature » donnent, elles aussi une voix aux« femmes-objets » à qui ont dénigre la parole. Ces scénettes sontparfois drôles, parfois graves, mais jamais ne tombent dans le pathos.

C’est là toute la magie du théâtre : réussir à nous faire sortir de la salle la matière grise en ébullition, le regard neuf, vif et brillant sur un sujet pourtant vu et revu.

Astrid Chevreuil

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