Karamazov, les mots sans la fureur

Après sa création au Festival d’Avignon dans l’immense Carrière Boulbon, le Karamazov de Jean Bellorini revient au TGP. On y retrouve le style caractéristique de la compagnie Air de Lune qui a élu domicile à Saint-Denis depuis plus de deux ans : théâtre musical et festif, mêlant douceur et engagement fort. L’adaptation du roman-fleuve de Dostoïevski est compréhensible et attrayante mais perd de sa violence en cours de route.

Jean Bellorini aime les œuvres dans lesquelles on se perd, les fresques terribles qui ont marqué l’histoire de la littérature. Il y a eu Tempête sous un crâne pour les Misérables, Paroles Gelées, adaptation grandiloquente du Quart-Livre de Rabelais, et c’est après avoir exploré des textes dramatiques que le jeune metteur en scène revient à ses premières amours. Le spectacle commence par une petite mise au point dramaturgique qui recentre l’action sur les relations entre les trois fils légitimes et le bâtard de Fiodor Pavlovitch Karamazov. Famille pourrie de l’intérieur, gangrénée par une folie héréditaire, dévorée par le mal et l’abjection, les fils se débattent pour tâcher de sortir du cloaque puant dans lequel leur père les enfonce depuis le jour de leur naissance. C’est par cette espèce de péché originel qui tâche la lignée toute entière que tout advient, qu’ils ne peuvent réchapper à une histoire qui semblait déjà écrite, et dont ils se jouent pourtant.

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Un ouvrage aussi massif implique nécessairement une série de choix dramaturgiques, afin de cristalliser la pensée distillée dans l’œuvre et donc d’y ajouter la vision du metteur en scène par la sélection réalisée. C’est peut-être ces choix qui font le plus défaut à ces Karamazov pourtant réjouissants. Au fur et à mesure des quatre heures et quelques de spectacle, on assiste à la mutation progressive d’un roman que l’on pourrait qualifier de philosophique, en tout cas foisonnant d’idées et de pistes de réflexion, à un « whodunit » complexifié. Le choix est assumé, et la pensée est dessinée en filigranes et essentialisée, ou au moins largement simplifiée, tandis que « l’enquête » est propulsée au premier plan. Pourtant, l’œuvre de Dostoïevski a tout d’un roman noir plus que d’un roman policier : complexité, exploration de la psychologie des personnages, ambiance sombre travaillée, et réflexion aux ramifications multiples en fil rouge. Il manque ici cette violence terrible, et une véritable exploitation de la pensée complexe du géant russe. On se plaît toutefois à retrouver la troupe de Jean Bellorini, et cet esprit bon vivant, festif ; et même si l’on se questionne parfois sur la pertinence de chansons pour un tel texte, il y a quelque chose d’indéniablement heureux dans ces spectacles.

Bertrand Brie

Crédits photo: Christophe Raynaud de Lage

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