Journée des Auteurs : 70 ans d’Histoire

Dessin de Franquin et Jean De Mesmaeker (alias Jidéhem/JDM), co-auteurs de Gaston Lagaffe, fait à l'occasion du "Sciences-Po Day" 1963 (CHSP, Fonds Chapsal)

Le 18 novembre 2017, la Journée des Auteurs, le salon littéraire de Sciences Po, souffle ses 70 bougies. Pour l’occasion, l’équipe organisatrice a retroussé ses manches, et a plongé dans les archives de l’évènement. Puisque le thème de cette année est le roman, nous allons vous raconter une histoire.

Tout commence en 1947, avec l’Amicale des étudiants de Sciences Po, qui décide d’établir une grande vente de livres, qu’ils intituleront le « Sciences-Po Day ». À l’époque déjà, les anglicismes foisonnaient dans le grand hall du 27, même si ce n’était pas pour le plus grand bonheur de tous…

Nous n’avons malheureusement pas beaucoup de souvenirs de ces premières éditions – c’est seulement à partir de 1952 que l’on commence à retrouver des traces écrites de cette auguste célébration… et pas des moindres, puisque c’est dans les archives du Monde que l’on apprend que le « Sciences-Po Day » a des détracteur.rice.s – au sein même des étudiant.e.s de l’institution !

En 1951, ceux.lles-ci se seraient directement adressé.e.s aux écrivain.e.s invité.e.s pour leur dire que « la vente était décommandée » [1]un mensonge éhonté pour tenter de saboter la journée. En 1952, changement de moyens, puisqu’un correspondant prétendant être du secrétariat de Sciences Po informe la rédaction du Monde, juste avant leur mise sous presse de l’édition du lendemain, qu’un éminent professeur de l’École serait mort, et qu’en signe de deuil, le « Sciences-Po Day » aurait été décalé d’une semaine [2]. N’ayant pas le temps de vérifier l’information et faisant confiance à la réputation de Sciences Po, la nouvelle est publiée – qui n’était qu’une « plaisanterie de fort mauvais goût » [3].  Soyez rassuré.e, la mauvaise info n’a pas empêché la vente de livres d’avoir lieu, puisque les « étudiants ont pris d’assaut les comptoirs » des auteur.e.s, avant de terminer la journée avec musique et bal masqué.

4e de couverture du Cahier de Sciences Po de 1955 (Centre d’Histoire de Sciences Po, Fonds Chapsal)

En 1955, le Cahier Sciences Po, publié par l’Amicale des étudiants fait la part belle au « Sciences-Po Day », qui est placée cette année-là sous le patronage du Président de la République lui-même. Programme de la journée, page vierge réservée aux signatures des auteur.e.s – tout y est… mais parmi toute cette positivité se cache un intrus – un manifeste d’un certain Gilbert Cesbron, de la promotion de 1933, pour lequel la rédaction des Cahiers n’est pas insensible :

« La Rédaction des Cahiers, pour sa part, avoue sa sympathie pour la thèse de Gilbert Cesbron en général, et le nom de Journée des Sciences Po en particulier. A nos lecteurs de juger, et d’imposer leur choix »[4].

Et Gilbert Cesbron ne mâche pas ses mots !

« L’appellation  “Sciences-Po Day” a déjà la désinvolture prétentieuse des vieilles coquettes internationales. Abandonnez-la à ses mondanités stupides, à son temps perdu et dites bonnement “La Journée Sciences Po” »[5].

Cet appel à franciser le nom de la célébration restera lettre morte, et le « Sciences-Po Day » continuera d’attirer un public nombreux et enthousiaste. Chaque année, les organisateurs, membres de l’Amicale, se chargent de créer un programme alléchant, et distribuent des cahiers de programmes – les archives de Sciences Po ont eu la chance d’en conserver quelques-uns, avec publicités, programmes, dessins, articles intacts. Voici pour vous l’extrait du message d’Etienne Mougeotte, président de l’Amicale en 1963, qui résume tout l’esprit du « Sciences-Po Day » :

« Je voudrais cependant livrer un secret: c’est la seule journée où les élèves peuvent mettre un peu de désordre dans une vieille maison qui en manque, et transformer, oh joie ! les bibliothèques en marché persan

Mais nous ne sommes pas assez nombreux pour mettre un peu d’anarchie dans une maison où s’accumule le sérieux pendant douze mois. Alors, venez nous aider à animer le Sciences-Po Day 1963… Mais surtout, ne livrez pas ce secret aux appariteurs, je vous fais confiance pour opérer discrètement. »

Cette année-là, deux des invités d’honneur auraient dû être Franquin et Jidéhem, les célèbres dessinateurs, pères de Gaston Lagaffe et bien d’autres. Mais la rédaction entière du Journal de Spirou est touchée par une épidémie de grippe, et pour pouvoir clôturer leurs éditions à temps, ils sont obligés d’annuler leurs présences. Pour s’en excuser, ils adjoindront à leur message un dessin (en tête d’article et ci-contre), à publier dans le programme de 1963. Quelle autre fête peut donc se vanter d’être évoquée par Gaston Lagaffe en personne ?

Dessin de Franquin et Jean De Mesmaeker (alias Jidéhem/JDM), co-auteurs de Gaston Lagaffe, fait à l’occasion du « Sciences-Po Day » 1963 (CHSP, Fonds Chapsal)

Cette édition, décidément forte en émotions, intégrera aussi une lettre d’un certain Stiemble, de la faculté des Sciences et desLettres, qui refusera net de se répondre à l’invitation de l’Amicale tant que le nom de « Sciences-Po Day » ne sera pas enterré :

« Cette formule est l’une de celles qui marque le mieux à quel point notre pays est en péril, puisque ceux qui formeront un jour les cadres politiques et administratifs de la nation rougissent à ce point de leur langue, qu’ils osent parler du Sciences Po Day. » [6]

Comment mieux finir une programmation si chargée d’émotions, qu’avec un extrait du journal personnel d’Ionesco ? 1963 : une année mémorable…

En 1964 et 1965, l’Amicale décide de chambouler le programme habituel, remplaçant la sacro-sainte vente de livres par une première mondiale de film. Bertrand Mialaret, alors président de l’association d’élèves le justifiera ainsi :

« Sciences Po ne s’est jamais caractérisé par le comique ou la poésie; le Sciences-Po Day cette année est placé sous ce signe. Les étudiants de l’Institut y seront sans doute sensibles et garderont de cette soirée un peu de la jeunesse qui parfois nous manque. »

Réponse de Jean-Luc Godard à la question sur les rapports entre « Jeunesse et Cinéma », Programme « Sciences-Po Day » 1965 (CHSP, Fonds Chapsal)

Pour l’occasion, Agnès Varda, François Truffaut et Jean-Luc Godard sont sollicités. Que ce soit en littérature ou en cinéma, l’Amicale ne propose que le meilleur à ses compatriotes.

Passons maintenant à l’année 1977. Est invité à la 30e édition du « Sciences-Po Day » un certain Alain Peyrefitte, ministre de la Justice – ce qui n’est pas du goût de tout le monde. Le 20 décembre, Le Monde reçoit une lettre signée des « Inorganisés », retranscrite ci-dessous, qui vaut le détour :

« Une alerte à la bombe a eu lieu samedi pendant la dédicace de livres à Sciences-Po à laquelle participait Peyrefitte. Nous nous excusons pour les autres, mais, après tout, ils n’avaient qu’à ne pas participer à cette signature mondaine en compagnie de Peyrefitte. Cette alerte était bidon (elle aurait pu ne pas l’être). Cet acte tend à montrer que :

1) Nous refusons que soient exposés sans réaction les projets d' »espace judiciaire suicidaire commun » des Giscard, Schmidt, Peyrefitte ;

2) Nous refusons le choix proposé par l’État, entre la suppression physique des officiels de la répression et la passivité des individus face à l’oppression. L’État ne nous imposera pas cette forme de violence ni aucune autre. Notre lutte et notre violence seront multiformes, imprévisibles et quotidiennes, se situant à tous les niveaux de l’oppression ;

3) La suppression physique des officiels est « toujours » possible ; elle reste « envisageable », quand nous le déciderons, le jour où nous y serons acculés.

DES INORGANISÉS. »[7]

1977 fut décidément une année marquée par de fortes revendications politiques, puisque des membres du parti socialiste, de la ligue communiste révolutionnaire et d’autres partis du même bord politique, profitèrent du rassemblement de personnalités reconnues pour faire signer une pétition « pour la défense des libertés démocratiques »[8].

Dessin de Jean Effel représentant Georges Pompidou et son prédécesseur, Michel Debré (?), Programme du « Sciences-Po Day » 1965 (CHSP, Fonds Chapsal)

Le nom de « Sciences-Po Day » résistera longtemps aux critiques et ennemi.e.s des anglicismes, mais finira par disparaître quelque part entre 1977 et 1991 – où les flyers publicitaires ont définitivement adopté le nom de « Journée-Dédicace ».  Entre temps, les organisateur.rice.s ont changé aussi, puisque l’Amicale des élèves a laissé place au Bureau des Élèves. Les changements ne cesseront pas là, puisqu’en 2003, c’est le Bureau des Arts qui reprend la charge de l’organisation de la Journée-Dédicace – avec entre autres Aurélie Filipetti et Frédéric Beigbeder comme invité.e.s au grand débat. C’est finalement en 2015, avec la 68e édition, que la Journée des Auteurs prendra le nom et l’apparence qu’on lui connait aujourd’hui.

Dessin de Jean Belus, Programme du « Sciences-Po Day » 1963 (CHSP, Fonds Chapsal)

On lui souhaite de continuer à rassembler encore longtemps élèves et auteurs autour d’une journée dédiée à la littérature, et de connaitre encore bien d’autres aventures. C’est pour cela que nous espérons vous voir nombreux le 18 novembre, à fêter cet anniversaire avec nous !

 

Marie Blanquart

 

[1] « Le  » Sciences-Po Day  » se terminera par un bal… Masqué », Le Monde, 17 mars 1952.

[2] « Nouvelles de Paris », Le Monde, 15 mars 1952.

[3] Op.cit. 17 mars 1952.

[4] Cahiers Sciences Po, édition 1955. p.16

[5] Ibid.

[6] Programme, Sciences Po Day 1963.

[7]«  Les  » Projets  » des  » Inorganisés  » », Le Monde, 20 décembre 1977.

[8] « Dédicaces et Affaire Croissant », Le Monde, 21 décembre 1977.

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