Joe Bel, une interview sans règle ni barrière

© Mathilde Dumazet

On vous a déjà parlé de l’EP soul/folk/rock le plus prometteur de l’année ici. Depuis, on a vu Joe Bel en concert et on lui a posé deux trois questions, comme ça. C’est dans une Maroquinerie bondée qu’on a pu applaudir un set épuré (guitare voix). Émouvant mais pas larmoyant, au contraire : si le trac était perceptible, il n’a pas empêché une belle énergie de se dégager sur Stronger, No No, A While, deux nouvelles chansons fort sympathiques à faire trépigner d’impatience pour l’album à venir, et enfin Hit the Road, qui a fait l’unanimité. Timide sur scène, elle s’est révélée plutôt extravertie quand il a fallu nous raconter les coulisses de Hit The Road.

Les premières questions quand nous avons écouté l’EP se portaient surtout sur sa construction. Pourquoi l’artiste a-t-elle choisi d’y faire figurer des titres déjà disponibles sur les plateformes d’écoute? Joe Bel nous a donc expliqué que les morceaux comme Stronger ou Lonely as I am était en fait des titres inachevés, des maquettes qu’elle avait besoin d’approfondir pour leur donner leur forme définitive. Une forme dont elle est désormais satisfaite après plusieurs mois de travail autour des arrangements. Elle voulait leur donner une construction plus complexe pour faire exister les chansons telles qu’elle les concevait dans son esprit. Après trois années de concerts, elle a voulu poser les chansons avec lesquelles elle tournait sur un support physique pour leur donner le sens qu’ils avaient acquis au fur et à mesure de son évolution.

© Mathilde Dumazet

Dès qu’elle a arrêté ses études pour la musique, Joe Bel s’est retrouvée au cœur de la jeune scène lyonnaise dans des salles d’envergure (Le Ninkasi, le Festival Changez d’air, etc). Quand on lui demande quels sont les concerts qu’elle a retenu, elle cite surtout les artistes avec qui elle partageait le plateau, Asaf Avidan en première place évidemment puisqu’elle a fait toutes les premières parties de sa tournée européenne il y a deux ans. Ayo l’a beaucoup émue dans son rapport au public, tandis que Zaz, sur qui elle avait beaucoup de préjugés l’a subjuguée grâce au groove et à l’énergie transmise à la salle.

Le projet de l’EP s’est concrétisé il y a quelques mois quand Joe Bel a rencontré celui qui allait coproduire Hit the Road : Julien Jussey.

Comment s’est passée cette coopération entre vous deux?

L’EP s’est construit avec Julien Jussey, un multi-instrumentiste lyonnais du groupe Animali. Je l’ai vu en concert et j’ai été très sensible à ce qu’il fait. Je me suis dit qu’il comprendrait ce que je voulais faire, à savoir garder le naturel et l’organique d’un morceau guitare-voix ou piano-voix mais aussi aller cherche des choses plus abstraites, qui emmènenent plus loin, travailler les sons plus aériens moins concrets. C’est ce que je voulais mais comme c’est très tehcnique et que je n’y connais pas grand chose, j’aurais été incapable de le faire seule. Je lui ai amené les arrangement on s’est penché dessus, il y a été sensible, il a rejoué ce que j’avais écrit, il m’a proposé des idées. C’était pas évident, c’était la première fois que je partageais ma musique avec quelqu’un qui me donnait son avis dessus, qui réfléchissait, comme un miroir en me proposant certains son pour exprimer certaines idées.C’était la première fois que je travaillais « en équipe » sur la réalisation, on a fait tout le disque tous les deux.

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Pourquoi as-tu cette volonté de construire une musique plus planante, abstraite? 

Mon aspiration personnelle c’est de retranscrire le plus possible dans ma musique ce que je suis et ce que je ressens. Le coté « hyper concret » et épuré d’une guitare voix me correspondait à un moment, même si j’avais déjà envie de tout ça à l’époque. Ça me suffisait, pour commencer sur scène ça m’allait bien. J’ai un côté un peu lunaire, je plane pas mal dans ma vie en général, je suis reveuse, dans mon monde. La folk et le duo guitare-voix très concret ne me suffit pas pour exprimer ce que je suis. Mais dans mon album j’aimerais aussi mettre de ça, des choses très simples, c’est jamais tout ou rien. J’ai envie de trouver un équilibre entre ces atmosphères qui disent ce coté abstrait de moi et le concret, ancré au sol, bien la, bien présent.

Un album…?

J’ai encore beaucoup de chansons que j’ai pas publié, que je suis en train d’écrire, encore tout à l’heure j’ai eu une nouvelle idée. Et puis je ne vais pas faire que des EP. Celui-ci je l’ai produit moi même, c’est toujours plus… « faisable » qu’un album. Mais c’est beaucoup de temps de travail et de production. Quatre chansons c’est des mois de travail. L’album c’est l’étape d’après.

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© Mathilde Dumazet

Et avant l’album qu’est ce que tu as prévu? Des festivals? Des concerts?

Beaucoup de belles choses se mettent en place : un gros festival à bruxelles, on sera quatre ou cinq sur scène. Le 15 juin, je serai en tête d’affiche au Pan Piper. Et puis beaucoup d’autres choses, mais j’ai là plus trop de mémoire. Je viens de finir le tournage d’un film, un réalisateur (Cyril Gelblat) m’a repérée et le film sortira à la fin de l’année, c’est une expérience totalement nouvelle, je pensais pas que c’était comme ça « jouer la comédie ». C’est un film avec Manu Payet.

Tu as fait des études d’histoire de l’art et de lettres. Peux-tu nous dire quels sont les artistes que tu aimes et dont tu partages la vision?

Ce n’est pas évident de faire des parallèles et encore moins de parler d’influence. J’ai découvert il y a peu des toiles de Van Gogh que j’avais jamais vu en vrai. Ça m’a fait ressentir des trucs super forts, c’est marrant, le mec à cette époque là, il peignait le monde comme il le voyait dans sa tête et quand tu vois son travail tu peux te dire qu’il était fou. Mais j’aime bien, je suis pas très « art contemporain » « hyper abstrait » et « monochromes ». Van Gogh, c’est psychédélique, c’est ce qu’il se passe dans sa tête, ça tourbillonne et il voit le monde comme ça parce qu’il est hyper connecté, il n’y pas de barrière entre le monde et lui. Après c’est difficle de faire des parallèles, on parle d’un génie et moi je te parle de mon EP… Mais observer les gens qui s’expriment – surout en peinture pour moi, mais la littérature, cinéma photo c’est pareil – ils montrent le monde ou ils se montrent. L’autoportrait est un style intéressant, ça te dit qu’il y a pas de règles et de barrières, on peut exprimer comment on voit les choses à sa façon. Je suis autodidacte, je n »ai pas trop d’outils à la base pour m’exprimer, je me suis débrouillée et voilà comment j’ai envie de dire que je vois la vie, à mon niveau. Je pense que d’avoir étudier tout ça, m’a donné un peu la pression aussi : quand tu n’étudies que des monstres, tu te demandes si toi tu vas oser partager ton travail, ça peut freiner aussi. J’étais sur que je n’oserai jamais, j’hallucine de l’avoir fait!

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Ton EP c’est un autoportrait? 

Au final oui, mes chansons c’est des autoportraits même si je ne me décris pas directement. Je me parle souvent à moi même, quand je dis « tu » dans A While ou dans Stronger, je ne l’ai pas fait exprès mais inconsciemment c’est à moi que je me dis d’oser, d’oser être libre, d’oser dépasser le jugement des autres et d’accepter mes faiblesses. Ce n’est pas un réel autoportrait, c’est un truc qui me fait du bien et qui fait que j’apprend à me connaître. Je me chante des berceuses à moi même, chacun son truc.

Quels sont les concerts qui t’ont marquée quand tu étais dans le public?

J’ai été pas mal baladée dans des concerts rock, j’ai vu The Stranglers, Deep Purple deux fois. Mais je ne vais pas trop aux concerts, quand je veux débrancher et sortir, je fais autre chose que de la musique. Je n’ai pas une culture du concert, je suis allée voir Zazie avec ma mère, petite.

Et du coup comment ça s’est passé lorsque tu t’es retrouvée sur scène pour la première fois? Tu savais quoi faire?

J’ai vraiment appris quand je me suis retrouvée sur scène, c’était un monde inconnu même depuis le public, je ne savais pas les gestes à faire, ou mettre mes mains. On se sent con. Au début j’avais ma guitare c’était plus facile, mais pour la tournée d’Asaf Avidan, j’ai eu un problème au nerf du bras… quinze jour avant. On a appelé un guitariste à la rescousse, qui est toujours mon guitariste, sur les 17 dates, je me suis retrouvée sans guitare en mode « Bonjour, je suis chanteuse ». Je ne l’avais jamais fait de ma vie, je me suis retrouvée à poil, déjà seul avec une guitare t’es à poil. Je ne sais pas ce que je faisais avec mes mains, c’est vraiment flippant.

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© Mathilde Dumazet

Aujourd’hui tu es un peu plus rodée non ? Tu as combien de scènes à ton actif ? Comment est-ce que tu gères ton stress ?

Aujourd’hui je dois avoir fait une centaine de concerts. J’ai des phases, je suis très intérieure et j’ai tendance à me fermer quand je stresse. Il y a des concerts où ça va et d’autres où je me ferme, ce n’est jamais pareil, je n’ai pas encore de réflexe. Je n’ai jamais joué avec la même formation pendant longtemps, je n’ai pas eu le temps de prendre des repères super définis, je n’ai pas de réflexe, j’suis toujours en train de m’adapter à la situation et au nombre de musiciens. Je n’ai jamais fait de tournée hyper longue de 40 dates avec le même nombre de musiciens, le même ordre de chansons, c’est toujours un peu de la débrouille, mais c’est super intéressant !

L’ordre des chansons change souvent?

Tout le temps! Ce n’est jamais la même chose, je change, je rechange, je réfléchis, je me prends la tête, je suis très cérébrale, c’est fatigant parfois (rires). Je fais l’ordre selon l’humeur, « aujourd’hui je me sens plutôt dynamique ou mélancolique » donc j’adapte mon propos. Des fois je ne mets pas telle chanson parce que je ne le sens pas ou je vais la mettre en dernier.

Il y en a une qui est toujours là?

Oui, No, No. Elle convient à toutes mes humeurs.

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Et à la Maroquinerie quelle sera la formation du groupe ? Y a-t-il une formation que tu préfères ?

Je serai toute seule. C’est une première partie (Igit). Plus on est de fous, plus ça coûte cher et souvent quand on me propose une première partie, comme c’est de la folk, de la soul, on me demande d’être seule ou à deux. C’est plus pratique, moins cher, mais tout aussi intéressant. J’aime beaucoup quand on est en formation complète mais simple : guitare, basse, batterie, clavier.

Bonus : 

La dernière chanson que tu as écoutée : Je suis la montagne, de Moodoïd. Je l’écoute en boucle, tu peux me demander tous les jours en ce moment, ça sera la même, je suis monomaniaque, ça fait trois semaines que quand j’écoute des trucs c’est ça.

Le dernier film que tu as vu : Bons Baisers de Bruges.

Le dernier livre que tu as lu : Le soleil, son métier, c’est de tourner de Sorya Khaldoun, une présentatrice de France 3 Rhône-Alpes. Elle parle de son enfance, elle est d’origine algérienne, elle a tout déchiré : bac avec mention, école de journalisme. Elle explique son parcours, sa vie, le fait d’être issu d’une famille immigrée et de réussir.

La dernière série que tu as regardé : Fargo

Propos recueillis par Mathilde Dumazet

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