Jeu de masque & Jeu de dupes au Palais Garnier

Mesdames, qu’on se le dise, les temps ont passé mais nous n’avons pas beaucoup changé.
Messieurs, sachez-le, vous avez quand même fait des progrès.

La légende veut que ce soit l’empereur Joseph II qui ait commandé Cosi fan tutte. Nous sommes en 1789 et un fait divers défraie la chronique mondaine : deux officiers de Trieste s’essaient à l’échangisme ! A l’époque, les bourgeois viennois s’en amusent. Aujourd’hui, l’anecdote ferait le régal des lectrices de Cosmo avides d’histoires piquantes. Mais le résultat est le même. Qu’on viole les conventions d’un monde bourgeois dont les normes étouffent et qu’on s’enivre de la liberté en cédant passions. Ou qu’on multiplie les expériences en quête de nouvelles sensations émoustillantes dans une société ultra-permissive.

On s’attend d’abord à une comédie romantique bien superficielle. Don Alfonso met à l’épreuve la fidélité des deux couples Fiordiligi et Guglielmo, Dorabella et Ferrando. Annonçant à leurs bien-aimées un départ inopiné pour la guerre, les deux jeunes soldats se voient jurer fidélité par les belles. Mais sitôt dit, les deux frères s’engagent dans un délicieux jeu de dupes, s’adonnant, déguisés en Albanais, aux plaisirs de la séduction à l’égard de la sœur de leur promise respective.
Tromper leurs fiancées de la sorte et les pousser au pêché par la tentation du plaisir ? Habile, dirait le machiste un peu pervers d’esprit ! Mais quid de la courtoisie et de la prévenance de la gent masculine, dirait la femme sensible outrée par si peu de considération à l’égard du cœur fragile des demoiselles ? Un mythe né dans l’esprit féminin ? L’expression d’une intemporelle misogynie?

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Quoi qu’il en soit, il ne s’agit ni de la mise en scène de la frivolité de fiancées qui s’adonnent au libertinage, ni d’un remake de Musset embelli de lyrisme. Lorenzo Da Ponte parvient à quelque chose de plus grand. Il manie l’exercice du marivaudage avec brio et compose en articulant scènes cocasses et duos poignants. Sur scène, les chanteurs honorent son talent. Remarquable performance du ténor Dmitry Korchak. Un tonnerre d’applaudissement pour Stéphanie d’Oustrac. Et même souffrant, Lorenzo Regazzo animera le personnage de Don Alfonso avec force.
La mise en scène est classique mais efficace. Les décors du XVIIIème siècle napolitain invitent quelque chose de l’opéra buffa à Garnier. Et la mer Méditerranée en arrière plan offre un nouvel horizon à la magnificence de l’architecture de la salle, définitivement mythique. L’alchimie fonctionne.

A cela Mozart vient ajouter de somptueuses parures. L’orchestre accompagne, mais plus encore, il met en scène. La musique, par sa vigueur et sa subtilité vient donner une voix à la psychologie des personnages. Et le quiproquo prend une toute autre dimension. Cosi fan tutte est une œuvre incontestablement humaine, qui pose les questions essentielles de l’amour.
Et on rigole. L’œuvre a beau venir percer nos passions les plus secrètes et dénoncer notre fragilité (tant féminine que masculine, on s’entend), elle est aussi marquée du désir d’extravagance. La mise en scène va jusqu’à puiser son inspiration dans le comique de situation vaudevillesque. Deux arlequins à l’esprit farceur. Faux médecin, faux notaire, derrière lesquels se cache la domestique Despina. Le metteur en scène parvient à broder sur le déguisement facile pour en faire un moment délicieux.

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Finalement, dans ce jeu de dupes arrive ce qui devait arriver. La plaisanterie tourne au drame. Et, comme si la moralité naissait tout naturellement de l’expérience, conclusion de l’histoire est que les femmes sont incapables de constance. Ainsi font elles toutes. Mais rassurons-nous ! La faute à la « nécessité du cœur » ! Ô femmes, la nécessité nous guide. L’animalité nous guette. Une chose certaine, si la société de l’époque était, différemment mais autant dévergondée que la nôtre, la femme n’y avait pas conquis la place qui lui revient, celle d’égale de son – indispensable – moitié.

Cette œuvre m’a donc fait beaucoup plus réfléchir que ce à quoi je m’attendais. Mais pas tant sur les passions humaines, logos dans l’art d’une manière générale, que sur la reconnaissance de l’autonomie de la femme en société! Mais ne voulant risquer d’être taxée d’abus de sentimentalisme et de féminisme, je préfère terminer sur l’impression générale que je garde de cette soirée à Garnier. Exceptionnelle!!

Marion CREACH

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