Jan Karski, trou de mémoire

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Six ans après son passage à Avignon, Arthur Nauzyciel, récemment nommé à la tête du Théâtre National de Bretagne à Rennes, a repris depuis quelques jours déjà son spectacle Jan Karski (mon nom est une fiction). Adapté du roman controversé de Yannick Haenel, le metteur en scène donne à entendre plus de deux heures durant, la parole d’un ancien résistant polonais destinée à raviver les mémoires vis-à-vis de la Shoah.

Se voulant fidèle à la proposition de Yannick Haenel, le « poème dramatique » de Nauzyciel reprend la structure en trois parties du roman : dans un premier temps, Arthur Nauzyciel lui-même retrace l’entretien de Claude Lanzmann avec Jan Karski dans le cadre de Shoah, puis un écran s’abaisse sur scène afin de laisser place à une vidéo retraçant manifestement les contours du ghetto de Varsovie avec en fond la voix de Marthe Keller répétant le témoignage de Karski tel qu’il l’évoquait dans son ouvrage. Enfin, la dernière partie – sans doute la plus débattue – donne la parole à Jan Karski au travers d’une sorte de témoignage fictionnel brillamment interprété par Laurent Poitrenaux.

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De la volonté d’Arthur Nauzyciel de « témoigner pour le témoin » se dégagent des conséquences très concrètes sur le spectateur : l’écho d’une parole dite telle qu’on ne peut s’y perdre, une parole qui n’est pas labyrinthique mais découpée, comme arrêtée afin qu’on puisse l’intégrer dans chacune de ses nuances. Le verbe est incisif, et l’interprétation d’Arthur Nauzyciel qui se fait l’écho de la rencontre du résistant polonais avec Lanzmann, et de Laurent Poitrenaux qui lui, l’incarne, participent largement à le rendre tranchant. Il serait vain de dire que les ces deux heures et plus de spectacle sont toujours faciles à tenir, et là n’est certainement pas le but. On ressent l’accent que le metteur a voulu mettre sur l’effort du spectateur, sur sa volonté que le public se saisisse de la parole sans forcément qu’elle vienne à lui comme un flot ininterrompu. Le parti pris est clair et honnête et l’exigence nous perd parfois sans pour autant atténuer l’intérêt de l’œuvre. La nuance à apporter serait sans doute sur les qualités historiques de l’œuvre par ailleurs similaires à celle du roman. En effet, la fictionnalisation du témoignage de Karski a mené à quelques déformations historiques, notamment concernant sa rencontre avec le président Roosevelt alors décrit comme une espèce de chat lubrique et fat alors même que le résistant polonais faisait part dans ses mémoires de son admiration pour l’Homme et pour sa qualité d’écoute. Sans pour autant nous lancer dans des débats de spécialistes que nous ne maîtrisons pas, il s’agit de prévenir ici que le témoignage, pour autant qu’il participe à combler le trou mémoriel de la nouvelle génération, ne se suffit pas à lui-même. Comme tout récit mémoriel, il est non seulement intéressant, mais surtout primordial de le mettre en rapport avec d’autres récits, témoignages, thèses, afin de comprendre les enjeux déroulés devant nos yeux – surtout lorsqu’il s’agit ici d’une fiction qui vient se mêler à la réalité. L’indéniable richesse de ce spectacle atteste cependant de son intérêt, alors profitez-en, c’est seulement jusqu’au 18 juin à la Colline.

Bertrand Brie

Jusqu’au 18 juin au Théâtre de la Colline
Crédit photos: Frédéric Nauzyciel

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