J’ai rencontré une artiste exposée au Jeu de Paume

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Il existe entre la réalité et la perception toute une interface floue et propre à chacun. L’un alimentant l’autre dans un rapport complexe dans lequel se situe l’image. L’image est à la fois rapporteuse de la réalité et sujette à perception. C’est cette interface paradoxale, et celle entre le dicible et l’indicible, qui intéresse en priorité l’artiste française Natasha Nisic, que j’ai pu rencontrer pour le BdA grâce au Musée du Jeu de Paume, notre partenaire. J’avais auparavant pu visiter son exposition, très riche, dans laquelle j’ai passé un long moment bien que seulement un petit nombre d’œuvres y soient exposées. Toutes ses œuvres sont des travaux fleuves lui prenant plusieurs mois, et qui offrent au visiteur plusieurs approches différentes possibles dans lesquelles celui-ci est libre de laisser se promener son regard, son attention, sa perception, sa subjectivité.

L’originalité du travail de Natasha Nisic qui m’a tout d’abord interpelé est l’utilisation du documentaire à la fois comme médium et comme démarche artistique. La première œuvre exposée, faisant partie de ses travaux plus anciens, est un Catalogue de gestes, plus proches de l’art vidéo né dans les années 70/80, tel qu’on le connaît mieux. Son père était lui-même un artiste vidéo. Ce Catalogue est une œuvre inachevée puisqu’elle n’a pas pour but de l’être : ce sont de courts films montrant des gestes de la vie quotidienne. Chacun de ces films observent « une façon d’être, une articulation particulière des gestes (…) et de la pratique du quotidien » (N. Nisic, 2012), formant donc un ensemble ouvert qui ne pourrait être exhaustif.

A partir de ce travail en vidéo, Natacha Nisic a donc exploré le documentaire. En 2004, le Mémorial de la Shoah à Paris lui passe une commande qu’elle va décrire comme un tournant. Sur cette vidéo encore visible aujourd’hui, elle filme la porte du camp de Birkenau. La façon de filmer donne l’impression par un procédé cinématographique que la porte s’approche alors que le reste ne semble pas bouger (c’est un « transtrave », procédé popularisé par Hitchcock), créant un sentiment d’angoisse et de temps suspendu. A partir de ce projet marquant, et du fait des documentaires qu’elle réalise pour la télévision, elle décide de faire se rejoindre ses démarches artistiques et son activité parallèle pour gagner sa vie.

Mais les documentaires qu’elle présente sont tous libérés des contraintes de forme qui sont celles de la télévision. Ce sont des documentaires sur plusieurs écrans, en plusieurs morceaux, qui peuvent sembler justement morcelés mais sont en fait autant de pièces de la même installation dans lequel on peut se promener. Andréa en conversations, présentée pour la première fois au Jeu de Paume, est un documentaire retraçant l’histoire insolite d’une allemande convertie au chamanisme coréen, et son voyage initiatique et spirituel. Andréa est filmée sans jugement, elle est regardée, on ne cherche pas à faire valoir une vision ou l’autre de cet engagement qui peut surprendre. Le visiteur est libre de faire son avis. Lors de notre entretien, Natacha Nisic explique que ce qui l’a fasciné dans cet engagement chamanique, c’est la façon dont cette tradition ancestrale positionnant la femme en véritable matriarche est aujourd’hui devenue une forme de résistance à l’occidentalisation, ainsi qu’une façon pour les femmes de s’affirmer dans un environnement patriarcal. En parallèle de cette installation, l’indice Nikkei, installation sonore, pose la question de la confiance aveugle dans les indices boursiers. Dans cette association, le spectateur se demande : laquelle de ces deux croyances me semble la plus incompréhensible ? L’artiste ne prend pas partie, ce n’est pas son but. Elle pose simplement la question.

Mais que dire, dans ce travail sur la perception et la réalité, du biais posé immédiatement par la présence d’une équipe de cameramen dans l’entourage su sujet filmé ? Comment percevoir leur vérité de façon juste ? L’artiste a précisément conscience de cela. Mais c’est quelque chose qui l’intéresse. C’est dans ce rapport fluctuant entre ce qui est et ce qui est dit que se situe sa démarche. Dans e, des victimes du séisme qui a secoué le nord du Japon en 2008 racontent leur histoire et décident spontanément de reconstituer ce qu’il s’est passé le jour du séisme devant l’équipe de Natacha Nisic. L’artiste ne leur avait rien demandé, leur démarche résulte sans doute d’un besoin d’exorciser la catastrophe. Ainsi, l’envers du décor joue un rôle crucial dans ces documentaires, et c’est ce qui est montré dans f, filmé cette fois à la suite de la catastrophe de Fukushima en 2011, et présenté pour la première fois lors de cette exposition. La caméra en traveling long nous montre le paysage après la catastrophe, tandis que des jeux de miroirs nous montrent ce qui se passe derrière la caméra, les locaux qui discutent sur un banc, sans coupure au montage. L’équipe de tournage, ou les gens gravitant autour du tournage, qu’ils soient locaux ou membres de l’équipe, font partie de la narration.

Natasha Nisic et moi avons pu parler de l’omniprésence de l’Asie dans son œuvre. Son voyage au Japon en 1999 l’a beaucoup influencée. La culture nippone, ultra codifiée, n’est pas immédiatement accessible et demande un certain investissement au novice avant d’en comprendre les fonctionnements. C’est une culture qui s’est construite à partir de son environnement hostile, sur une île assimilée dans la mythologie locale à un poisson-chat, qui crée des tremblements de terre lorsqu’il s’ébroue. C’est une culture où le matériel est éphémère, où le sanctuaire d’Ise est reconstruit à l’identique tous les 20 ans du fait des tremblements de terre, mais de ce fait une culture du renouveau permanent, au travers duquel perdure une culture plus immatérielle. En quelque sorte, le symbolique prend le pas sur le matériel.

Le spectateur est donc toujours placé dans cette interface, dans le flou entre ce que l’on voit, ce que l’on dit, ce que l’on perçoit, ce que l’on garde caché. A bien des égards, cette exposition est novatrice et apporte beaucoup à son spectateur, qui s’immerge dans les œuvres fleuves et en ressort rempli de questions. Projeté dans la vie de ces sujets filmés mais en même temps tenu à l’écart par son statut de spectateur, il vagabonde entre les vidéos et construit sa propre histoire, son propre vécu des œuvres.

L’exposition est visible au Jeu de Paume jusqu’au 26 janvier, n’oubliez pas que grâce au BdA, vous pouvez bénéficier d’un pass annuel à 12€ au lieu de 15 à la billetterie !

Thomas C.

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