Ivanov immobile

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Ivanov pose ses valises à l’Odéon jusqu’au 1er mars, puis du 7 avril au 3 mai, sous la direction de Luc Bondy. Ce dernier suit la ligne directrice définie au début de son mandat en ce qui concerne ses propres créations : du beau théâtre, avec une belle distribution. Malheureusement, le spectacle, malgré sa beauté froide, peine à décoller.

Note : 3 artichauts sur 5

 

Thierry Depagne

Thierry Depagne

On retrouve dans Ivanov les grands thèmes tchekhoviens. Alors qu’Ivanov fait faire des travaux dans sa maison, il apprend par un médecin que sa femme est atteinte de tuberculose, notamment par la négligence de son mari, et qu’elle risque de mourir sous peu. Rongé par la culpabilité, Ivanov continue malgré tout à s’absenter régulièrement de chez lui, avouant de son propre chef qu’il risque de sombrer dans une profonde dépression s’il reste tous les soirs à ne rien faire dans son salon. Alors que sa femme est finalement décédée, Ivanov prépare son nouveau mariage avec une fille de bourgeois fortunés. Malgré les hésitations, il se marie sans amour, et se donne finalement la mort, accablé par les accusations de négligence du médecin.

La première chose qui frappe dans cette mise en scène de Luc Bondy n’est pas liée à Bondy lui-même, mais plutôt à son scénographe, Richard Peduzzi (un ancien collaborateur régulier de Patrice Chéreau) : les décors sont absolument superbes. S’ils sont mus par des dispositifs assez simple, cela reste tout à fait impressionnant. Le parti pris original de Bondy est intéressant et réussi ; il s’agit en réalité de ne jamais lever le rideau. Y compris lorsque la gigantesque porte métallique se soulève au début du spectacle, cela a déjà commencé, Ivanov attendant devant, assis. Les actes se suivent donc, sans trop de transition, et l’action n’est jamais vraiment coupée – sauf à l’entracte, mais une fois de plus, l’action reprend alors que les lumières sont encore allumées.

Thierry Depagne

Thierry Depagne

Mais deux bémols empêchent de pleinement profiter de cette beauté formelle, et de cette originalité maniée avec intelligence. L’un est la lenteur avec laquelle Bondy mène l’action. Un spectacle de 3h30 n’est pas forcément ennuyeux, parfois même loin de là. Mais, dans Ivanov, le spectacle est perpétuellement au ralenti, le temps y est presque figé. L’ennui des personnages transpire tellement de la scène, qu’il atteint le spectateur à plusieurs moments où le rythme retombe dangereusement. Le deuxième écueil majeur est l’utilisation de l’espace scénique, parfois presque fantasque. On s’attend, lorsque l’on prend des places en petit bureau à la Comédie Française, à passer une partie de la pièce debout. Ici, en corbeille, très bien placé, on passe malgré tout entre quarante minutes et une heure avec l’action hors du champ de vision ; et cela n’aide absolument pas le problème de rythme qui plombe le spectacle.

Thierry Depagne

Thierry Depagne

Cela dit, la distribution est effectivement impressionnante. Si quelques acteurs peinent à convaincre, d’autres s’illustrent. On retrouve un Micha Lescot en demi-teinte, parfois profondément agaçant, engoncé dans son rôle de grand brun ténébreux, et parfois tout à fait admirable. Il lui manque cela dit le flamboiement qui, vers la fin des pièces de Tchekhov, doit apparaître lorsque l’implosion finale fait s’effondrer ce petit monde bourgeois et dynamite l’ennui. Marina Hands est tout à fait touchante, et notamment lorsque l’entracte arrive, et que la porte se referme sur elle, bouleversée, perdue, et laissant poindre un gouffre de désespoir. Les autres acteurs sont, dans l’ensemble, tout à fait convaincants. Le médecin, peine à trouver sa place ; la mère bourgeoise en revanche s’illustre tout particulièrement, dépeignant une parfaite héroïne tchekhovienne, à la fois drôle et triste dans son ennui profond qui nourrit son avarice, unique souci de son existence.

Bondy nous livre donc une beauté froide mais amorphe, qui s’englue dans une lenteur parfois très prononcée. Cela dit les comédiens et les décors de Peduzzi permettent de mettre un peu plus en valeur le parti pris tout à fait original de cette mise en scène, et raniment parfois l’intérêt du spectateur.

Bertrand Brie

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