Interview – PPDD te parle de cumbia 2.0

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Le soleil commence à pointer le bout de son nez, on songe (enfin) à ranger moufles et moonboots. On s’est dit que c’était le bon moment pour vous parler cumbia. On pense à ses rythmes nous évoquant l’été. Le bon moment donc pour une interview de Philou passe des disques.

Diplômé d’architecture, il vit entre la France et le Mexique et c’est dans ces deux pays notamment qu’il prend ses influences, pour créer ses mixes de cumbia digitale, la version électronique de la cumbia. Parallèlement, il est à l’initiative du site Couvre x Chef, un site qui nous livre des découvertes musicales, des actualités, plus axées sur l’Amérique latine.

Il nous parle de son parcours, de son choix pour la cumbia digitale, mais surtout de ce qu’il aime dans la musique. Comme la plupart d’entre nous ne sommes pas vraiment au point, nous lui avons demandé de nous expliquer la cumbia.

 

La cumbia, c’est un style de musique que, grossièrement, nous, personnes lambda, situerions en Amérique latine. Comment est-ce que tu nous expliquerais le terme « cumbia » (rythme, musique, danse…) ? Est-ce que la cumbia est la même dans toute l’Amérique latine ou y a-t-il des différences ?

Exactement, il y a des différences, et beaucoup même ! La cumbia varie d’un pays à l’autre, mais aussi bien d’une région à une autre au sein d’un même pays, en se mélangeant à d’autres rythmes locaux. Pour faire simple, ce qui permet de reconnaître la cumbia d’une autre musique (parce que c’est une des nombreuses musiques d’Amérique latine avec le dembow, la salsa, le merengue, la bachata…) c’est son rythme très caractéristique. Le rythme est globalement le même d’un pays à l’autre, mais ce sont les instruments utilisés qui permettent de faire la différence entre la cumbia d’un pays et celle d’un autre pays.

La cumbia originelle viendrait de la côte Caraïbe de Colombie et du Panama. Rappelons que ce n’est pas qu’une musique ou un rythme, c’est aussi une danse. Le rythme et la danse cumbia proviennent principalement du métissage de trois cultures : la culture noire africaine, la culture indigène locale et, en moindre partie, de la culture blanche (à dominante espagnole). C’est au milieu du XXe siècle que la musique cumbia s’est vraiment popularisée et a commencé à gagner un succès commercial, en Colombie, puis s’est étendue petit à petit à toute l’Amérique latine.C’est une musique populaire, je la qualifierais d’emblématique à l’échelle du continent.  La cumbia vient principalement de quartiers défavorisés, et les textes sont en général inspirés du quotidien modeste des habitants de ces quartiers : https://www.youtube.com/watch?v=uM8ZDHvlJt0

Comme je te disais, il y a beaucoup de variantes de cumbia, je vais donc essayer d’en décrire deux principalement :

 

  • Au Pérou tu as la cumbia chicha, parfois appelée simplement « chicha ». La particularité de la chicha est d’intégrer pas mal de guitare électrique et de claviers. Pour la petite histoire, ces instruments sont arrivés au Pérou par la forêt amazonienne, où des nord-américains exploitaient des puits de pétrole et ont amené leurs instruments (les guitares électriques donc, mais aussi des synthétiseurs) avec eux. Petit à petit les gens ont commencé à utiliser ces guitares dans la musique locale, d’où la quasi omniprésence de la guitare dans la chicha ☺ une excellente compilation qui met en avant énormément d’artistes du genre (recommandée par Dengue Dengue Dengue) : https://www.youtube.com/watch?v=Ow_OjkSLZDI

 

  • Au Mexique il y a énormément de cumbias différentes, en fonction des régions et des influences locales, mais aussi en fonction des époques. L’origine de la cumbia mexicaine serait la combinaison de la cumbia colombienne avec des musique venues plutôt de Cuba comme le son cubano ou la guaracha (musique qui sera appelée « salsa » aux Etats-Unis… tu connais la suite !). Un des groupes les plus emblématiques de la cumbia mexicaine, toutes époques confondues, est certainement « Los Angeles Azules », issus du quartier populaire Iztapalapa, de Mexico : https://www.youtube.com/watch?v=daEmHXuwiAk                                                                                                 Dans les années 90, la cumbia mexicaine a connu une autre évolution et a donné naissance à la cumbia sonidera. Le nom vient des « sonideros ». Les « sonideros » sont propres à la culture mexicaine, c’est le nom donné à la personne qui anime le bal populaire ou la fête de quartier : il dispose d’un soundsystem conséquent, de toutes les chansons que les gens veulent entendre évidemment (cumbia, salsa…), et d’un micro qu’il utilise pour « dédicacer » les chansons aux gens présents (c’est une tradition très forte au Mexique). Le sonidero ajoute souvent des effets de distorsion de voix ou autres échos grâce à son soundsystem fait maison. Du coup, une cumbia est née de cette culture qui mélange des sonorités électroniques, effets delay et reverb etc… c’est ce qu’on appelé la cumbia sonidera. L’imagerie des sonideros est elle aussi passionnante à mon sens. par exemple Sonido La Changa (très emblématique à Mexico) : https://www.youtube.com/watch?v=sIfwQPXVDrE

 

  • Ce phénomène de « sonideros » a des équivalents dans d’autres pays comme la Colombie où ils sont appelés « picos » (excellent documentaire du producteur Cero 39 ici), ou en Jamaïque où ce sont les soundsystems de reggae ou de dub… D’un certain point de vue les blockparty où est né le rap aux USA est le même principe, mais bon, c’est une autre histoire !

 

 

Est-ce que ces différences se retrouvent dans la cumbia digitale selon toi ? D’ailleurs comment en est-on venu à la cumbia digitale ?

Je pense que ces influences différentes se retrouvent dans ce que l’on peut appeler cumbia digitale, car beaucoup de producteurs de cette « nouvelle » cumbia ont grandi avec les rythmes locaux, donc forcément oui la scène locale de chaque pays influence la scène « digitale » plus récente.

Par exemple, les péruviens Dengue Dengue Dengue jouent beaucoup de remixes de groupes de chicha péruvienne (Los Mirlos…), tandis qu’au Mexique un groupe comme Afrodita a un jeu de scène  dont les influences sont à chercher dans la culture de la cumbia sonidera. Après, un événement est venu tout brouiller depuis une quinzaine d’années : la grosse démocratisation d’internet. Les fusions de musique évoluent extrêmement rapidement, et par exemple, un producteur qui vient de sortir un titre sur soundcloud clairement inspiré de cumbia, peut très bien sortir un autre titre qui lui reprend une rythmique baile funk brésilien ou kuduro portugais / africain, alors que géographiquement, le gars vient d’un pays où jamais un musicien / producteur de baile funk ou de kuduro aurait mis les pieds. La musique électronique qui joue avec des rythmes comme la cumbia a tendance à se globaliser très rapidement, car c’est naturel de mélanger ces rythmes voisins. Finalement il y a peu de différences entre un rythme cumbia, un rythme de reggaeton, ou un beat de rap. Il y a des producteurs qui fusionnent tout ou partie de ça, parce que pour eux, dans leur tête, c’est comme ça que ça fonctionne, ce sont des rythmes qui se marient très bien. Le background local est important, mais je pense que la sensibilité de chaque artiste et le contexte de l’époque joue beaucoup plus. Des projets comme Animal Chuki au Pérou, Chancha Via Circuito en Argentine, ou Lao à Mexico ont des influences musicales extrêmement diverses et pas forcément en lien avec la musique « traditionnelle » qui s’écoute là où ils ont grandi. Je pense que c’est plutôt un contexte sensible propre à chacun qui est à prendre en compte.

 

Comment on en est venu à la cumbia digitale ? Très bonne question ! D’un point de vue personnel, je pense que la musique électronique (= composée par des ordinateurs) est l’évolution de toute musique. Je crois que si on remonte dans les années, on trouve les origines de ce mélange de musique électronique avec des rythmes latins dans les travaux de Dick el Demasiado ou Señor Coconut qui est allemand et qui vit au Chili. Après, en 2008, il y a eu le Zizek Club de Buenos Aires qui a fondé son propre label ZZK Records et qui depuis n’a pas arrêté de propulser la cumbia, depuis les quartiers populaires de Buenos Aires, aux quatre coins du monde. La Yegros, c’est eux, Frikstailers aussi, récemment Animal Chuki qui étaient au Transmusicales de Rennes, c’est eux aussi… d’ailleurs , ZZK Records est maintenant en train de travailler avec des artistes, dont la filiation avec la cumbia est moins directe, mais tout aussi intéressants (El Buho, Barrio Lindo), comme une « cumbia digitale 2.0 ».

Au Mexique, Nortec Colective, un collectif de producteurs basé dans le nord du pays utilise les rythmes de la musique du nord du Mexique combinés avec de la musique électronique depuis une dizaine d’années. Au Pérou Dengue Dengue Dengue  ou Elegante & La Imperial et Qechuaboi travaillent la combinaison de cumbia avec des ordinateurs depuis quelques années aussi (une bonne dizaine dans le cas d’Elegante d’ailleurs). Ces mélanges sont sortis depuis un moment d’Amérique latine, par exemple un producteur  australien comme Moses Iten, travaille avec des sonorités latines depuis une dizaine d’années aussi. Il a fondé il y a quelques temps l’excellent projet Cumbia Cosmonauts, très inspiré de la cumbia sonidera (du Mexique donc), par son jeu de scène notamment.

 

PPDD cumbia

© Bógar Adame Mendoza

J’ai noté que tu disais qu’au Mexique la cumbia digitale n’était pas perçue de la même manière qu’en Argentine et au Pérou : est-ce que tu sais pourquoi ? Au Mexique est-ce que l’on trouve un style de musique qui pourrait se rapprocher de la cumbia digitale ?

Ici au Mexique la cumbia digitale est encore quelque chose d’étrange, de bizarre, c’est pas très très clair et absolument pas démocratisé. Si les gens veulent de la cumbia, ils veulent écouter des classiques de cumbia traditionnelle, pas des versions faites sur ordinateurs. Je n’ai malheureusement pas pu aller voir au Pérou et en Argentine, mais comme je le disais avant, le club Zizek qui a monté un label dont les artistes tournent mondialement, idem avec les péruviens Dengue Dengue Dengue qui passent 1/3 de l’année en tournée en Europe depuis 2 ans, donc très certainement, à domicile (Buenos Aires et Lima), ce sont des labels et artistes relativement plus populaires.

Au Mexique, je pense qu’il y a une influence occidentale (Européenne et Étatsunienne) qui en quelque sorte « fascine » une grande partie de la population, que ce soit au niveau culturel, dans l’architecture, ou le mode de vie (bars, boites, musique en club) qui du coup provoque une sorte d’éloignement de ce qui est réellement le patrimoine local. La grande majorité des clubs jouent de la musique européenne ou qui vient des Etats-Unis. Les gens ont grandi en écoutant de la cumbia toute leur vie, dans n’importe quel taxi, n’importe quelle épicerie, du coup je pense que sortir pour écouter de la cumbia digitale n’attire pas plus que ça. Bon, c’est ma vision des choses, en tant qu’étranger ici ah ah.

En ce qui concerne une sorte « d’équivalent » au mouvement de nouvelle cumbia, je pense à un phénomène assez captivant qui est né au Mexique et qui n’existe presque qu’au Mexique (et un peu aux USA, mais du à l’influence mexicaine) : la musique tribal. C’est une sorte de cumbia accélérée, composée sur ordinateur, qui comporte des influences de musiques locales (en ce qui concerne les percussions et rythmes), et des influences venant de musique électronique plus occidentale. Le phénomène a explosé vers 2010, avec le groupe 3Ball MTY, même si cette musique existait déjà dans les années 2000 voire 1990. J’ai d’ailleurs fait un petit article, sur mon blog Couvre x Chefs, à propos de ce genre de musique, ainsi qu’une interview d’un label de Mexico qui s’appelle NAAFI et qui a sorti une triple compilation du genre, je recommande la lecture (évidemment haha) et surtout l’écoute de la compilation ! http://couvrexchefs.com/naafi-musique-electronique-alternative-mexico/

Après, d’un point de vue personnel, je trouve que le tribal revendique moins la filiation directe avec une musique préexistante, ce qui en fait un genre d’autant plus intéressant. Comme je le disais plus haut, la musique évolue extrêmement vite, et en ce qui concerne la scène électronique d’Amérique latine, les échanges sont très fluides entre les pays, entre les différents rythmes, qui s’influencent et se rétro-alimentent pas mal. En ce qui concerne le tribal, beaucoup de producteurs sont en train de fusionner avec d’autres genres musicaux et ça donne des résultats très intéressants (Alan Rosales qui travaille avec les Ghetto Kids et qui donnent lieu à un mélange de tribal, de reggaeton et de dembow, le producteur américain El Dusty lui ajoute des rythmique que l’on pourrait apparenter à de la musique trap, …), enfin moi ça me fascine pas mal !

Comment je me situe ? En fait, ce que je joue dépend évidemment de l’humeur et l’état d’esprit dans lequel je suis, mais surtout de ce que je découvre. Comme je suis plutôt boulimique en ce qui concerne la musique, je peux me retrouver très vite avec des centaines de méga de nouveautés en peu de temps (merci les téléchargements gratuits), et après, j’essaye de recouper un peu tout ça et trouver des similitudes. Je n’ai pas envie de m’enfermer dans une case, il y a trop de rythmes intéressants pour n’en jouer qu’un ou deux. Je n’ai pas commencé à mixer en soirée, j’ai commencé derrière mon ordi dans ma chambre en publiant une série de petites mixtapes digitales, depuis la toute première, mes sélections ont toujours été très éclectiques et cherchent des points communs entre des genres différents.

Palm Tree Shaker Mix by Philou Passe Des Disques on Mixcloud

Je suis parti à Mexico il y a bientôt 4 ans dans le cadre d’un échange universitaire avec l’école d’architecture de Nancy, parce que c’était une des deux destinations les plus lointaines ah ah. Il y a avait trois places disponibles, et mes deux super potes étaient bouillantes pour le Mexique… donc on est partis tous les trois ! Je n’avais aucune idée de ce que j’allais trouver comme musique en arrivant, je me rappelle plutôt appréhender complètement à ce niveau là ! Et puis au bout d’une semaine sur place, un grand ami que l’on a rencontré rapidement (hola Aldo), nous a emmené voir Sonido Desconocido II, un projet de cumbia digitale, et ça m’a fasciné.

J’écoutais énormément de rap, rap français, pas mal de musique électronique (plutôt techno détroit, house Chicago, ou sound pellegrino et institubes) et je découvrais depuis quelques années le mouvement de beat musique, musique inspirée du hip hop mais focalisé sur la partie instrumentale dont le label Musique Large et des producteurs comme Fulgeance ou Every Dayz tournaient en boucle chez moi. Du coup avec Sonido Desconocido II j’ai retrouvé un peu cette même recherche que celle des producteurs de beat musique… mais avec une touche locale : celle de la cumbia. J’ai cherché la scène rap longtemps à Mexico, j’ai compris petit à petit qu’il n’y en avait pas vraiment. Finalement, en terme de phénomène social, il y a beaucoup de filiations entre le rap et la cumbia. Les deux sont des musiques qui ont émergées dans des quartiers populaires, défavorisés, et l’influence des rythmes africains est indéniable. Petit à petit j’incluais plus de cumbia dans mes petits mixes. Puis, j’ai rencontré le label NAAFI (qui était juste un groupe de potes qui organisait des soirées à ce moment là, en 2011) qui me parlaient de leur fascination pour les rythmiques africaines dans la musique électronique. Plus tard j’ai vu Dengue Dengue Dengue (cumbia digitale, de Lima) en live ici à Mexico, j’ai commencé à chercher (et surtout à enfin trouver !) des artistes similaires… et dans la foulée j’ai décidé de faire un premier mix uniquement composé de rythmes de cumbias (Sonido PPDD Vol. 1).

Peu de temps après je devais mixer lors d’une soirée, et j’ai décidé d’utiliser uniquement ces rythmes. À partir de ce jour-là ça a été ça a été le point de non retour ! (Rires) J’ai voulu en découvrir de plus en plus, comprendre de plus en plus : qu’est-ce que la cumbia, d’où ça vient, qui écoute ça, qui en joue… et petit à petit c’est les autres musiques populaires d’Amérique latine que j’ai eu envie de comprendre : j’adore le reggaeton (qui est évidemment lié à mon backgroud fan de rnb autotuné), le dembow, le tribal, le baile funk brésilien, sa réinterprétation récente le rasteirinha… finalement toutes ces musiques sont liées, il y a des filiations évidentes entre tous ces rythmes, et je pense que ça dépasse les musiques à que l’on situe comme « latine » au sens propre. Des courants anglais comme la UK bass, le grime, ou des USA comme la miami bass, le jersey club… ou même le rap, finalement, le point central de toutes ces musiques est : la rythmique, la basse. Donc finalement, moi ce que j’essaye de faire en mixant, c’est combiner un peu tout ça, trouver des relations entre ces musiques, pour que The Weeknd trouve sa place dans un set avec du dembow de Porto Rico par exemple !

Mexico hier et aujourd’hui, est-ce que tu as vu des évolutions ?

Une évolution que je note pas mal à Mexico, c’est la revalorisation des musique populaires comme le reggaeton, le dembow ou le tribal. Maintenant tu peux très bien te retrouver à une soirée avec des djs locaux, un dj australien, un dj français, et ils vont tous passer de la cumbia digitale, du reggaeton, du dembow… dans le club il y a moitié de mecs ghettos, et moitié de mecs plutôt bobo, avec des petites casquettes 5 panneaux et des air max. Et tout le monde fait la fête. Sans préjugés aucun. C’est juste de la musique, c’est pas parce que la caisse claire est à contre-temps que ça devient une sous-musique, ou parce que le chanteur a décidé d’utiliser de l’autotune, que c’est naze. (L’autotune c’est un logiciel correcteur de tonalité de voix, utilisé  à l’origine pour corriger les fausses notes, ou pour donner à la voix un effet métallique. Popularisé par T-Pain, utilisé dans le rap, le rnb, le reggaeton, la musique orientale… à ne pas confondre avec le vocodeur (par exemple utilisé par Daft Punk dans « Harder Better Faster Stronger »).Et plus ça va, plus ce genre de soirée se démocratise et s’organise dans des lieux intéressants (de l’atelier d’artiste semi privé, squats investis le temps d’une soirée jusqu’à certains musées).

Je pense qu’il y a une certaine ouverture d’esprit grandissante et une valorisation des rythmes locaux, qui viennent de milieux populaires, de la part de communautés complètement différentes. J’imagine que tout ça donnera lieu à d’incroyables métissages et qu’on continuera d’avancer et de produire la musique du futur.  Bon, ça reste une communauté assez restreinte, Mexico est une ville immense et c’est impossible de généraliser autant à l’échelle de la ville, il y a bien sûr toutes les scènes possibles et inimaginables, je parle juste de celles que je connais le mieux !

 

PPDD cumbia

© Josue Eber

Justement, revenons-en à la France. Les gens s’intéressent de plus en plus aux rythmes latins, que ce soit pour danser ou simplement écouter. Est-ce que la cumbia digitale séduit aussi en France ?

Difficile de généraliser et de répondre par oui ou par non ! (Rires) Ceci dit je pense que d’une manière générale, les rythmes d’Amérique latine ont quelque chose d’entraînant, même si tu ne connais pas, la rythmique te taquine et te fait improviser un pas de danse ! Sans parler uniquement de cumbia ou de cumbia digitale, je pense que ce sont des musiques qui nous attirent simplement parce qu’elles ont ce côté exotique qui nous plaît beaucoup. J’ai l’impression qu’on en entend de plus en plus ces dernières années, même si une radio comme Nova en diffuse depuis un moment, ou un collectif comme Secousse (plus ciblé sur les rythmes africains cependant). Après, je pense que la cumbia dite « digitale » a peut-être ce « truc en plus » d’utiliser la musique électronique qui est un langage assez universel, donc possible que ça nous permette d’y accrocher plus. De mon expérience personnelle, j’ai pu en passer régulièrement dans différents bars où je mixais l’an dernier à Nancy ou au salon Who’s Next où j’ai pu faire un petit set (grâce aux super gens du site Bonne Gueule), et les retours étaient plutôt enthousiastes !

Du côté des artistes sud-américains qui tournent, ces deux dernières années on a pu voir régulièrement l’argentine La Yegros de ZZK Records ou les péruviens Dengue Dengue Dengue, et le jeune duo Animal Chuki, dont la structure de booking Selvámonos a une antenne au Pérou mais aussi à Paris et organisent dans ces deux villes pas mal d’événements dont la majorité de la musique qui s’y écoute est fortement rattachée à la cumbia. J’ai pu interviewer ces trois groupes / artistes sur mon blog Couvre x Chefs et oui, tous ont été très enthousiasmés des retours du public français et européen.

 

Au niveau étymologique, il semblerait que cumbia vienne de la langue « bantú dérivant du mot cumbé, rythme et danse de Guinée équatoriale (Afrique de l’Ouest) » selon wikipedia (d’où mes réserves). Est ce qu’il y a des liens au niveau musical entre l’Afrique et l’Amérique latine ?

Oui complètement ! C’est même directement lié si l’on considère que la cumbia est née du métissage des peuples locaux avec des esclaves africains et des colons européens. En ce qui concerne les variantes plus actuelles comme on peut classer la cumbia digitale ou autres expérimentations plus globales qui sont souvent étiquetées de global bass ou tropical bass (ça rassure toujours de mettre des noms sur des choses, après, chacun appelle ça comme il veut ! ), on peut voir une autre filiation assez intéressante : ces musiques sont issues d’expérimentations entre rythmes comme la cumbia, et musiques électroniques dite un peu grossièrement bass music, qui est un terme un peu global pour parler de musiques dont la partie fondamentale est la rythmique donnée par la basse. Je pense qu’il est assez évident de déterminer l’origine de ces musiques en Afrique, où la percussion est même utilisée comme moyen d’expression et de communication.

D’après moi, les événements déclencheurs furent les migrations d’Afrique aux Amériques, particulièrement en Jamaïque, qui ont permis de donner naissance au rocksteady, au reggae, mais surtout aux versions « dub » de ces musiques (c’est à dire, en gardant la basse et la rythmique et donnait naissance ainsi à la culture du remix etc…). Puis l’arrivée de la culture jamaïcaine en Angleterre (toujours suite aux migrations) a permis de donner naissance à la scène bass music, dubstep, très importante dans ce pays, tandis que d’un autre côté des jamaïcains sont partis à New York et ont combiné la culture dub, du deejay naissante et des bals populaires pour donner vie aux blocks parties, où ajouté à la culture funk locale, ont permis la création du rap et du mouvement hip hop. Ce qui est amusant, de la façon dont je le vois, c’est la manière de combiner des rythmes de bass music avec des rythmes comme la cumbia, pour faire une version digitale, ou électronique, avec que finalement, cette « bass music » est partie presque du même endroit que la cumbia et a une partie d’Histoire commune. Bref, je pense qu’il y a de sacrées filiations entre toutes ces musiques, et c’est intéressant de voir d’où elles viennent et ce qu’elles provoquent.

Je trouve les rythmes afro-caribéens encore très sous-exploités dans la musique électronique, peut-être que c’est une bonne chose pour eux ! Ils restent plus authentiques, d’une certaine manière… mais beaucoup de ces rythmes ont clairement quelque chose à apporter à la musique électronique, au sens où on l’entend de manière occidentale. Il n’y a pas que la house et la techno (et leurs nombreuses ramifications), ce sont de riches musiques aux origines très intéressantes, mais je pense qu’il y a encore des dizaines d’autres rythmes à exploiter qui pourraient donner des courants parallèles très novateurs.

De nombreux labels et dj plus ou moins connus exploitent des rythmiques d’Amérique latine ou d’autres communautés. Il y a par exemple le label Stay Core117 de Suède, donc géographiquement, rien à voir (Rires), Douster a commencé ça en France il y a un bon moment maintenant (je recommande plus que vivement de suivre son projet orienté dancehall – cumbia – rap : « King Doudou »)… A une échelle mondiale très grande, Diplo et son label Mad Decent ou son récent projet Jack Ü avec Skrillex vont puiser énormément dans les rythmes afro-latins. Je ne suis pas du tout fan de Skrillex, mais en DJ set Jack Ü est en train de jouer énormément une nouvelle interprétation du baile funk  brésilien (MC Bin Laden, Omulu), ça donne une résonance énorme à cette musique ! Après dans un registre moins « latin » ce que fait Omar Souleyman en Syrie est simplement bluffant (il sort d’ailleurs un album sur lequel les allemands Modesektor ont largement participé). Parviendra-t-il jusqu’à la France ? J’espère ! Lors du boom du tribal en 2010 – 2011, Erick Rincon avait remixé Gucci Vump de Sound Pellegrino.

En terme de productions propres, je pense que ce sont des rythmiques encore assez lointaines et auxquelles nous ne sommes pas encore suffisamment habitués pour l’instant … mais il y a des labels et des artistes qui les travaillent, je pense à La Brousse (Paris, Bruxelles) et un projet comme Photo Romance. Ceci dit, je ne peux pas m’empêcher de voir quelque chose de similaire entre ces courants électroniques d’Amérique latine et l’essor de la beat music que nous avons la chance d’avoir en France. Les deux courants sont tous les deux une sorte d’abstraction de ce qui existait, d’un certain point de vue.

En ce qui concerne les concerts, comme je le disais précédemment, La Yegros (Argentine, ZZK Records) est très connue en France depuis son passage sur Nova et enchaine tournée sur tournée, Dengue Dengue Dengue y sont très souvent en tournée aussi depuis peu, Animal Chuki est venu en Décembre grâce aux gens sympas de Selvamonos… d’ailleurs je conseille vivement de ne pas rater les dates des producteurs Paul Marmota (Chili), Lao et Espectral du label NAAFI de Mexico, ils seront en tournée mai – juin par chez nous, et leur proposition pourrait bien en bluffer quelques uns (première date : Overdrive Infinity, chez le grand Teki Latex, leur « musique électronique mexicaine » risque de casser les stéréotypes qu’une telle appellation peut amener !). Après, je pense qu’une soirée tribal, dembow, n’aura jamais la même ampleur en Amérique latine qu’à Paris, tout simplement parce que nous n’avons pas le background musical et culturel, et il faudra sûrement aller vivre cette expérience sur place !

 

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PPDD pour l’Artichaut by Philoucxc on Grooveshark

 

Camille Gerhard

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