Interview des acteurs du dernier Godard « Adieu au langage est le classique du futur »

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Zoé Bruneau et Kamel Abdeli, acteurs dans le dernier Godard : « Adieu au langage est le classique du futur »


Vous êtes inconnus du grand public. Pourriez-vous vous présenter rapidement ?
Zoé Bruneau : Je suis comédienne. Je viens de Paris, et ai fait principalement du théâtre, avant de travailler avec Jean-Luc Godard.
Kamel Abdeli : Et bien pareil. Je suis comédien, et je viens du théâtre subventionné…
ZB : Et moi du théâtre privé ! (rires)
KA : … et j’ai fait beaucoup de cinéma d’auteur. En fait, j’essayais d’arrêter le cinéma d’auteur, et Godard m’a appelé. Voilà. Fuis-moi, je te suis.
(Rires généraux)
ZB (avec ironie) : Moi je vais arrêter le cinéma tout court…
KA : Fais gaffe, il va te rattraper.

Vous avez été choisis par JLG sur photo ?
ZB : Moi c’était effectivement sur photo. A mon avis, Godard est quelqu’un de très curieux, qui va chercher ce qui lui correspond, donc il va fouiller. Il a dû passé un bon moment sur des sites d’agences artistiques françaises et suisses.
KA : Et oui, enfin Jean-Paul (son assistant, NDLR) lui a quand même pas mal mâché le boulot…

Son appel était-il une surprise pour vous ?
ZB : Après ce n’était pas « Godard veut vous voir jouer dans son film », mais d’abord « Godard veut vous rencontrer ». Moi j’y suis allée en me disant « C’est toujours ça de pris. ». Je l’avais déjà rencontré une dizaine d’années plus tôt, pour un autre film (« Notre musique », 2004, NDLR). Je me suis dit « Ce n’est pas possible ».
KA : Godard m’appelle tous les dix ans quoi…

adieuComment décrieriez-vous le tournage d’  « Adieu au langage » ? Zoé, vous avez même écrit un livre à ce sujet… (« En attendant Godard », éditions Maurice Nadeau, 2014).
KA : Tout est dans le livre de Zoé… Je vous le conseille ! Un tournage avec Godard, c’est à la fois particulier et aussi classique que n’importe quel autre tournage, sauf que c’est avec une toute petite équipe.
ZB : C’est un tournage à 5, en comptant les comédiens et l’équipe technique (comprenant Godard himself, son assistant, ainsi qu’un autre technicien, NDLR). Il y a deux couples dans le film, Kamel et Héloïse Godet, Richard Chevalier et moi. On est vraiment en confiance… On a fini, on va faire une pause déj’, on reste les cinq mêmes. Nous n’avons pas de costumes particuliers, pas de maquillage, pas de coiffeur, etc.

Vous gériez personnellement vos costumes et accessoires ?
ZB : Nous avons amené nos affaires, puis fait quelques essais costumes. Je suis arrivée avec une grosse valise la première fois, nous avons convenu ensemble de garder ça et ça… Puis nous avons acheté au fur et à mesure, une robe s’il le fallait, des sandales… Le matin du tournage, on pouvait se dire « Tiens il faudrait un pull ». Jean-Luc allait en chercher un dans sa garde-robe.
KA : J’ai eu le droit à son t-shirt et à son jogging. (Rires)

Comment cela s’est-il passé entre les deux couples occupant les rôles titres ?
ZB :
Nous n’avons pas travaillé à quatre. Chaque couple tournait ses scènes de son côté. Ce qu’on peut néanmoins dire, c’est qu’il y a une forme d’intimité qui s’est construite entre nous. Un jour, nous nous sommes retrouvés tous les quatre dans un bar aux Halles, accompagnés de Jean-Luc et de son assistant. De là est née une histoire qui nous relie les uns aux autres. Par la suite, nous nous sommes tenus au courant de loin. Héloïse, Kamel, Richard et moi sommes une famille.
KA : On est lié parce qu’on a tourné la même histoire.
ZB : Les histoires du film sont parallèles, mais nous avons chacun vécu la même chose exceptionnelle. Surtout lorsque l’on pense aux conditions dans lesquelles on a tourné. Le tournage a été mis en péril plusieurs fois. C’est un travail qui s’est étalé sur deux ans, qui a demandé beaucoup de patience. Dans ma vie, je ne vais pas parler pour les autres, ce film est un événement. Il n’a pas transformé mon existence en tant que telle : je ne suis pas devenue subitement une « star de cinéma » qui court les hôtels cinq étoiles. Mais depuis, entre autres, Héloïse Godet et moi avons décidé de faire des bébés (Zoé est enceinte de plusieurs mois lors de l’interview, tandis qu’Héloïse a déjà accouché NDLR)… Ce tournage nous a fait devenir des femmes.

Pourquoi le temps de tournage-a-t-il été si long ?
ZB : Je crois que Jean-Luc Godard fonctionne comme cela.
KA : C’était le temps de ce film…
ZB : Ce n’était pas du fait de la production. C’était la façon qu’avait Jean-Luc d’appréhender son travail en tant qu’artiste.

a boutQuel film de Godard préférez-vous ?
ZB : Bande à part.Parce qu’il y a une scène de danse dans un café qui me fait mourir de rire. J’y reconnais bien l’humour de Jean-Luc.
KA : A bout de souffle. Je crois que j’aime beaucoup également Une femme est une femme, juste pour la réplique :
« Vous êtes infâme.
– Non, je suis une femme. »
J’hésiterai toujours entre les deux, je les aime chacun autant.

Qu’y a-t-il à retenir d’ « Adieu au langage » ?
ZB : C’est une histoire d’amour, très optimiste et poétique, sur la vie qui continue. Certains le voient comme un film-testament, comme si c’était un au revoir. Pour moi c’est tout l’inverse : un hymne à la vie. Que retiendrais-tu du film toi Kamel ?
KA : « Ah » – « Dieu » – « Oh » – « Langage »… (rires)
ZB : Il y a une phrase que j’aime bien dans le film : « Les mots, je ne veux plus en entendre parler. ». J’ai eu la chance de la prononcer, je trouve ça génial.
KA : Je m’astreins à ne pas réduire le film à quelque chose. J’ai comme la sensation qu’il va voyager dans le temps et avoir un impact sur le cinéma. Mais je ne sais pas encore dire ni comment, ni quoi.
ZB : C’est un classique du futur. Oh ! J’ai trouvé votre titre ! (rires)

« Adieu au langage » a été présenté à Cannes en mai dernier. C’était votre première montée des marches ?
KA : Pour moi c’était la première.
ZB : En tant qu’actrice de films ? C’est mon premier film tout court, donc évidemment… (rires) J’avais joué une pièce de théâtre au Palais des Festivals, quelques années auparavant…
KA : Moi aussi je les ai montées une fois les marches… pendant mes vacances…

Xavier_Dolan_Cannes_2014

Il y a eu ce double-prix du jury, Jean-Luc Godard avec « Adieu au langage » et Xavier Dolan avec « Mommy ». Qu’en pensez-vous ?
ZB :
Je trouve ça super. Je suis très contente que Godard ait eu un vrai prix et pas une récompense pour l’ensemble de sa carrière. Je trouve cela beaucoup plus honnête. Qu’il (JLG, NDLR) s’en foute, c’est son problème. Personnellement j’en suis très heureuse.
KA : C’est le seul réalisateur de la Nouvelle Vague qui a eu une palme à Cannes.L’initiative n’est pas mauvaise.
ZB : Ils (Dolan et Godard, NDLR) ont une vision du cinéma et du prix qui leur a été décernés très différentes. Je pense que pour Xavier Dolan, c’était quelque chose qui lui tenait énormément à cœur. Il a été déçu de ne pas avoir la Palme (d’Or, NDLR). C’est un jeune qui a besoin de reconnaissance. Godard est l’exact opposé : c’est une personne avec beaucoup plus d’expérience, je ne parlerai pas d’âge, avec un désintérêt total pour ce qui est remise de prix. En tout cas, c’est ce qu’il dit. Je trouve ça super que les deux aient été « punis » dans un sens ; l’un pour son attente, et l’autre pour son « je m’en foutisme » (rires).

Propos recueillis par Léa Scherer

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