Interview de Robin Campillo, réalisateur d’Eastern Boys : « Le cinéma est une auberge espagnole »

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Eastern Boys est nommé dans la catégorie Meilleur Film aux César ce soir!

Robin Campillo est né en 1962. Il collabore à trois reprises aux réalisations de son ami Laurent Cantet (L’emploi du temps en 2001, Vers le sud en 2005, et la Palme d’Or du Festival de Cannes 2008 Entre les murs). Entre temps, Campillo réalise Les Revenants en 2004. Eastern Boy, son second film en tant que réalisateur, raconte l’histoire de la relation intense entretenue par Daniel (Olivier Ragourdin), cadre en costume, avec le jeune Marek, immigré slave rencontré Gare du Nord.

Vous avez étudié à l’IDHEC (ancêtre de la FEMIS), écrivez des scénarios, en réalisez certains, et êtes monteur occasionnel. Comment gérez-vous cette triple casquette ?
Avec Laurent (Cantet, NDLR), cela fait 30 ans que l’on se connait. A la base, nous sommes tous deux formés au métier de réalisateur. Je me suis éloigné du cinéma dans les années 80 et 90. Laurent m’y a fait revenir au grâce au montage. Je ne suis pas monteur à la base : je n’ai jamais monté d’autres films que les miens ou ceux de Laurent. Les autres propositions, je les refuse systématiquement car je ne me considère pas comme un monteur professionnel. Peu à peu, Laurent m’a demandé d’écrire ses films. En France, on me dit « Mais pourquoi continuer à monter des films alors que vous êtes réalisateur ? ». Quand on a choisi d’être réalisateur, l’on aurait plus le droit d’être monteur : c’est comme si on se dévalorisait aux yeux des critiques… Je me considère comme cinéaste : quelqu’un qui travaille dans le cinéma. Je suis pleinement réalisateur, mais en dehors de ça, j’aime faire du cinéma avec d’autres personnes, notamment avec Laurent. Je pense que je n’aurais pas fait le même film si l’on n’avait pas fait Entre les murs avant.

Pourriez-vous nous expliquer pourquoi ?
C’est sur ce film que j’ai découvert le dispositif multi-caméra. C’est aussi à l’occasion de ce tournage que nous avons abordé la question de ne pas tout contrôler, comme on a l’impression qu’on doit le faire quand on est réalisateur : s’abandonner au film, aux acteurs, leur laisser la part belle… faire un travail en commun pour obtenir des choses plus fortes. L’arrivée de caméras numériques a aussi changé beaucoup de choses, en bien.

Eastern+Boys+Portraits+2013+Toronto+International+FMsR4ablI8mlAprès le succès critique de votre premier film en tant que réalisateur (Les revenants), quels étaient pour vous les enjeux principaux incarnés par Eastern Boys, ce second passage à l’acte ?
Quand j’ai fait Les Revenants, je savais exactement ce que je voulais obtenir comme film. Pour Eastern Boys, j’ai essayé de me laisser envahir par le film, notamment par ces russes. Une expérience certes un peu inquiétante par moments, mais qui n’en demeure pas moins positive, parce que ça permet de réinventer mon travail, mais aussi ce que je suis, à travers cette confrontation avec l’autre, ou les autres.

Eastern Boys vous a été inspiré d’une histoire vraie, celle vécue par une connaissance qui adopta celui qui était auparavant son amant, un jeune homme d’origine polonaise. Pourquoi cette histoire en particulier vous a-t-elle touché plus qu’une autre ?
Quand on a fait L’emploi du temps avec Laurent, qui s’inspire de l’affaire Jean-Claude Romand, les gens s’étonnaient que l’on se soit peu intéressé au fait qu’il finit par tuer sa famille. Ce qui nous intéressait, c’était l’histoire invraisemblable du type qui a réussi pendant dix ans à faire croire qu’il travaillait, alors que ce n’était pas le cas. Il parvenait à trouver des ressources d’une manière ou d’une autre pour faire vivre son mensonge. L’aspect invraisemblable de la chose nous paraissait extrêmement intéressant : comment est-ce possible ? Comment rendre ça à l’écran ? Quand on rapporte ça à la réalité, ça semble incroyable.
Pour revenir à Eastern Boys, cette histoire que l’on m’avait raconté, celle d’un type qui finalement adopte celui qui était son petit copain cinq ou dix ans auparavant, me choque. En même temps, je ne voulais pas utiliser cette histoire pour provoquer le bourgeois. Ce qui m’intéresse c’est plutôt de savoir comment est-ce possible de faire que, dans une relation amoureuse, l’amour change de sens à ce point-là. C’est un inceste, mais à rebours.
Cela m’intéressait aussi pour parler du couple en général. Je sais par exemple que les gens sont très inquiets à l’idée que les rapports sexuels puissent disparaître. Au bout de 10 ou 20 ans, il y a toujours un moment où ça peut s’arrêter. Pour moi, cela signifie simplement que la relation a changé. Souvent il y a une fraternité qui se crée dans un couple. Je ne trouve pas ça effrayant. C’est juste une métamorphose du désir de l’autre, de la relation à l’autre. J’ai eu envie de parler de ce phénomène. Même en ce qui concerne la prostitution, qui est au cœur du film, je pense que dans la vie, y compris dans un couple, les questions économiques sont très importantes. Ça a toujours été le cas sur les femmes, où le pouvoir de l’argent a été du côté des hommes pendant très longtemps. Cela devait avoir des implications morales sur les femmes absolument énormes. Je pense qu’il y a eu des avancées énormes en ce qui concerne l’homosexualité, et relativement moins sur la question de l’égalité homme-femme.

Eastern Boys traite de ce passage d’une situation des plus sordides à un sauvetage inespéré. Quelles sont les difficultés majeures auxquelles vous avez pu être confronté dans ce challenge ?
Tout repose sur les acteurs. J’ai fait beaucoup d’improvisations et de répétitions neuf mois avant le tournage. J’ai demandé aux acteurs russes de venir en France. Comme le tournage se déroule dans mon appartement, nous y avons répété. Je voulais juste voir si les choses étaient possibles. Il faut vraiment parvenir à incarner les choses au cinéma. Il y a des choses qui parfois ne fonctionnent pas et il est difficile de comprendre pourquoi. Mon premier film était très intéressant car on pouvait s’apercevoir que les acteurs français ne jouaient jamais ce genre de personnage. Au moment des premières répétitions, ils riaient, tellement ils avaient honte de ce qu’ils disaient. Les seuls qui ne riaient pas, c’étaient les acteurs de théâtre. Quand on est acteur de théâtre, et qu’on a joué Shakespeare, on a déjà raconté des choses invraisemblables. On n’a plus de pudeur par rapport à la fiction. Les Français sont très pudiques sur la fiction. Mes deux acteurs ont déjà fait plus de trente films chacun alors qu’ils sont très jeunes : ils n’arrêtent pas de bosser. Pour eux tout est simple. Si on a fait ces improvisations avec eux, c’était pour voir si le contrat avec le spectateur ne cassait pas trop, si le côté tiré par les cheveux faisait qu’on n’y croyait plus. Après avoir fait ces improvisations, j’ai réécris un tout petit peu les situations, les personnages, pour rendre la trame plus vraisemblable.

Vous dites que le tournage s’est déroulé dans votre propre appartement. Ressentez-vous la nécessité, en tournant un film, d’abattre les remparts qui peuvent exister entre vous et l’objet que vous filmez ?
Pour moi, il est très important d’être dans une forme de frontalité. C’est la chance du cinéma : on ne le fait pas seul. On est vraiment envahi par les autres. Ce qu’on avait imaginé est parasité par ce que sont les autres. Ces expressions : « envahir », « l’invasion », « le parasitage », qui sont considérées comme des choses très négatives actuellement, pour moi sont très positives. Elles impliquent de se mettre en danger avec l’autre. Le jeune garçon Marek, joué par Kirill Emelyanov, ne parle ni français ni anglais. Nous avions une traductrice. Ce garçon, à la fin du film, je n’en sais pas plus sur lui qu’au début. Pourtant, ça a été très fort entre nous. J’ai adoré que nous fassions un film qui aille aussi loin, alors qu’on se connaissait si peu.
J’ai revu Kirill à Paris il y a trois jours. Il a été présélectionné pour les Césars, catégorie jeunes espoirs, avec l’autre acteur qui joue Boss, Daniil Vorobyov. Je sais que pour Kirill, le tournage a été très important. Sur le fait même qu’il se confronte un peu à l’homosexualité, parce qu’il est jeune (21 ans au moment du tournage, 23 aujourd’hui). Ce n’était pas si simple pour lui, il a accepté la chose très courageusement. C’est important de partager et de fabriquer des choses avec des gens que l’on ne connaît pas. Le cinéma permet cela : c’est une auberge espagnole. C’est comme la Gare du Nord au début du film : c’est un endroit où les gens passent, se rencontrent, et après se séparent.

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Vous venez d’évoquer le fait que ni Kirill Emelyanov (Marek/Ruslan) ni Daniil Vorobyov (Boss) ne parlent français, et encore moins anglais. Etait-ce un parti pris de votre part ?
Je le voulais lui (Kirill Emelyanov, NDLR). Après quand j’ai compris qu’il ne parlait ni l’un ni l’autre, je me suis dit que ça allait être compliqué. En même temps, l’idée me plaisait. Mon équipe lui a fait faire des tests en Russie. C’était sublime. Pareil pour Daniil Vorobyov qui joue Boss. Kirill a une grande compréhension des scènes. J’ai dû lui dire trois ou quatre fois seulement « ça ne va pas tu devrais faire comme ça », mais la plupart du temps c’était juste tout le temps. Il ne réfléchit pas, est très instinctif : il s’amuse avec son iPhone avant les prises, puis il le range et joue.

Certains spectateurs ont eu le sentiment que ces acteurs n’étaient pas professionnels. Cette spontanéité dans leur jeu est-elle naturelle chez eux ?
Pour que ce soit bien, il faut trouver les bons acteurs au départ. Ce sont eux qui étaient tellement dans leurs personnages que je n’avais pas grand-chose à leur dire. On fait un bout du chemin les uns vers les autres lorsque l’on fait un film, jusqu’à se retrouver à la frontière de l’un et de l’autre. Je n’aurais pas pu prendre des acteurs moins instinctifs. C’est mon travail de trouver les gens avec qui cela va être le plus simple.

Eastern Boys délivre-t-il un message politique ?
C’est un risque que je prenais de dépeindre des étrangers pas forcément sympathiques, même si j’ai personnellement une empathie pour eux et notamment pour Boss, malgré sa violence. A la fin du film, dans l’hôtel, l’on voit bien que l’on met les gens dans des situations impossibles. On voit des migrants qui sont là et ne savent plus si ils ont leur place ici. Ce qui est terrible actuellement, c’est que la différence est faite entre ce qui est légal et illégal. Soit on est un étranger légal, soit non. On va aller encore plus loin dans ces restrictions, partout en Europe. Les gens sont mis dans des situations impossibles : on leur dit « Bienvenue », mais en même temps « Si vous pouviez foutre le camp ce serait super. Légalement vous pouvez être là, mais vous êtes illégitimes ici, vous devriez partir. » Cette vision des choses devient extrêmement violente en Europe. A mon sens, c’est une rêverie : les étrangers vont venir de plus en plus nombreux dans nos pays. Il va falloir vraiment réfléchir à autre chose que juste fermer les frontières. Ce sont des rêveries, des rêveries qui ne sont même pas souhaitables.

Propos recueillis par Léa Scherer

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