Interview avec Alain Bergala – commissaire de l’exposition Pasolini-Roma

     Alain Bergala, ce nom ne te dit peut-être rien, et pourtant. Alain Bergala a été rédacteur en chef et éditeur aux Cahiers du Cinéma, il est internationalement reconnu comme le plus grand spécialiste de Jean-Luc Godard (dont il a été l’ami), et est actuellement le commissaire de l’exposition Pasolini Roma à la Cinémathèque française.

Provincial, fils de pauvre, rien ne le préparait à travailler dans le milieu du cinéma. Pourtant, très jeune déjà, il savait qu’il voulait en faire son métier. Après des études pour devenir enseignant, il commence à travailler dans un centre culturel de banlieue. Avec son collègue Jean-Pierre Limosin, il réalise son premier long-métrage, Faux Fuyants, sélectionné à Cannes (1983).

Rentré aux Cahiers du Cinéma à la fin des années 70, il leur a apporté une nouvelle manière d’approcher les  films : il aimait aller sur les tournages, parler avec les réalisateurs, les acteurs, les techniciens, faire des reportages photos sur les tournages …

Plus tard, il est devenu Maître de conférence et a commencé à enseigner à la Femis. Il a travaillé pendant deux ans auprès de Jack Lang, au Ministère de l’Education nationale, pour introduire le cinéma comme art dans les écoles.

Après de nombreux livres sur le cinéma, dont L’hypothèse Cinéma (sur la transmission du savoir cinématographique), Bergala commence, il y a une dizaine d’années, son travail de Commissaire presque par hasard, après un dîner avec un responsable du Centre de Culture Contemporaine de Barcelone avec qui ils imaginent l’exposition Kiarostami/Erice, correspondances, qui sera présentée en France au Centre Pompidou, puis en Australie. Il a depuis été le commissaire de l’exposition « Brune/Blonde » à la Cinémathèque française.

Entretien.

Comment avez-vous découvert Pasolini ?

Je pense que c’était au moment il y a eu un dialogue entre Pasolini et les Cahiers du cinéma. C’était l’époque de Roland Barthes, de Christian Metz et de la sémiologie du cinéma. J’ai été alerté par ces dialogues sur le langage cinématographique, et j’ai découvert ses premiers films. Accatone et Mamma Roma m’ont immédiatement fasciné. Sin título

Comment êtes vous devenu commissaire d’une exposition sur Pasolini et Rome ?

L’idée de l’exposition est née d’un Romain qui a bien connu Pasolini, Gianni Borgna, qui a été adjoint à la Culture de la ville de Rome et patron des Jeunesses communistes. Il l’a d’abord proposée au Palais des Expositions de Rome. Puis ils en ont parlé au Centre de Culture Contemporaine de Barcelone (CCCB)  qui a contacté la Cinémathèque. Comme je connais bien et depuis longtemps l’œuvre de Pasolini (la première chose que j’avais faite en arrivant aux Cahiers était un Hors Série sur Pasolini), j’ai été immédiatement proposé comme Commissaire de l’exposition à la Cinémathèque. Berlin s’est ensuite ajouté au projet.

Grace à cette coproduction, nous avons eu un réel confort et une grande liberté pour concevoir et mettre en scène cette exposition.

Justement, comment construit-on une exposition comme celle de Pasolini Roma?

Construire une exposition, c’est long, c’est compliqué. Il a fallu trois ans, à partir de l’idée initiale, pour élaborer cette exposition, avoir accès aux documents, négocier tous les droits. Il faut penser la mise en espace, la lumière, le parcours, là où les gens vont passer, où ils vont s’arrêter, ce qu’ils vont voir, ressentir… Il y a beaucoup de réflexion, à la fois théorique et pratique. Pour moi, c’est très proche de la réalisation d’un film, en plus long.

C’est très long et compliqué, mais en même temps très gratifiant Quand l’expo est en place, on peut vraiment voir et sentir concrètement le résultat de notre travail. Les gens sont là et regardent, écoutent, lisent.

Dans cette exposition, le principe de base est la chronologie. La vie de Pasolini à Rome est découpée en 6 grands moments, et chaque partie de l’exposition est consacrée à une de ces périodes.

Nous ne voulions pas d’explications écrites. Vous ne trouverez aucun texte explicatif dans cette exposition. Nous voulions que le visiteur, à l’aide des objets, images, retranscriptions sonores… comprenne de lui-même et se forge sa propre interprétation. Notre rôle n’est pas d’expliquer la vie de Pasolini dans ses années romaines, mais plutôt de faire entrer le visiteur en dialogue avec Pasolini. De vraiment comprendre le personnage et de l’apprécier.

Nous avons surtout fait un travail de montage. Chaque fois que le visiteur arrive dans une nouvelle section, il est confronté à un objet. Cet objet, on l’a voulu énigmatique ou mystérieux, mais il est lié d’une certaine manière à Pasolini, et vous en comprendrez le sens en regardant les autres documents qui sont autour.

Pendant, les 25 années romaines de Pasolini (jusqu’à son assassinat en 1975), Rome a subi énormément de transformations qui ont profondément renouvelé son organisation. On a essayé, aussi, de retranscrire cette transformation de Rome au travers du regard changeant de Pasolini sur sa ville.

Le visiteur doit vraiment, de lui-même, donner un sens à ce qu’il voit. Ce n’est pas une exposition qu’on peut boucler en 30 minutes, il faut prendre son temps, lire, regarder, écouter, faire soi-même le montage du sens…

 

Sin título

Pourquoi aller à cette exposition ?

Les français connaissent essentiellement Pasolini comme cinéaste, mais lui se considérait avant tout comme un poète. Il a été aussi un fin analyste de la société italienne et des transformations qui la traversaient. Depuis Pasolini, l’Italie n’a eu aucun intellectuel de son envergure, un intellectuel qui aide encore à penser l’Italie d’aujourd’hui.

Ce n’est pas une exposition passéiste. Cette exposition aide à réfléchir sur les changements qui ont affecté la vie des européens pendant ces années, et leurs implications, encore aujourd’hui.

Une autre raison de venir voir l’exposition est de venir rencontrer l’homme qui se cache derrière le nom : on l’entend parler, on le voit, il est très présent physiquement. C’était un homme engagé, convaincu et convaincant.  Il n’est pas nécessaire de connaître l’œuvre de Pasolini pour comprendre et apprécier cette exposition. Venir à l’exposition peut aussi vous donner envie de découvrir sa filmographie et ses livres.

Pourquoi aimez-vous Pasolini ?

J’ai toujours été fasciné par cet homme. Ce ne sont pas uniquement ses œuvres, mais aussi sa voix, sa présence, sa douceur, son engagement… C’est quelque chose que je voulais à tout prix retranscrire dans l’exposition. Je voudrais qu’en sortant, les visiteurs se disent qu’ils ont réellement rencontré quelqu’un.

J’aime beaucoup la liberté absolue de Pasolini dans ses propos. C’était vraiment un esprit totalement  libre, n’obéissant à aucune mode ni aucune idéologie. Il ne se préoccupait pas de ce qu’on attendait de lui, de ce qu’il faudrait dire pour être bien vu. Il dit toujours ce qu’il pense intimement. Il est resté comme ça toute sa vie, ce qui lui a valu beaucoup de persécutions.

Pasolini était un homme de gauche, pourtant il était contre l’avortement. En 1968, il a déclaré que sa sympathie allait plus aux CRS, fils de pauvres, qui n’avaient pas eu le choix, qu’aux étudiants fils-à-papas mimant sans risques une fausse révolte contre les pères bourgeois. Il était homosexuel, mais pourtant je suis convaincu qu’aujourd’hui il aurait été contre le mariage pour tous.

Quels sont vos futurs projets ?

Une exposition, intitulée Sous la mer, un monde, sur tout ce que l’on peut comprendre sous la surface de l’eau (la politique, l’histoire, la géographie,  le réchauffement climatique, la pollution, les rapports Nord/sud, etc…). Elle ouvrira en mars à la Villa Méditerranée de Marseille.

Ensuite, avec Jean-Pierre Limosin, nous allons faire un film sur Kiyoshi  Kurosawa (à ne pas confondre avec l’autre Kurosawa qui a réalisé les 7 Samouraï), et je vais enfin trouver le temps de terminer mes deux livres sur le cinéma : un sur l’acte de création au cinéma, et l’autre sur la question de l’acteur au cinéma.

Quel est votre film préféré de Pasolini ?

Accattone et Des oiseaux, petits et gros.

Si vous deviez conseiller un film aux étudiants de Sciences Po, qu’est-ce que ce serait ?

… Pourquoi pas Stromboli, de Rossellini, ou Le Mépris, de Godard. De Pasolini ce serait Accattone, où il réinvente le cinéma.

L’exposition sera à la Cinémathèque française jusqu’au 26 janvier 2014. La cinémathèque projette encore certains films de Pasolini, ainsi que la filmothèque du quartier latin. Aussi, en janvier, un documentaire sur Pasolini réalisé par Alain Bergala (Pasolini, la passion de Rome) sera diffusé sur Arte. Sinon, tu peux venir voir les films de Pasolini directement à la cinémathèque en louant le DVD.Sin título

A plus dans l’bus !

J. Ginesty

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