Interview : « Aline aime faire le grand écart »

Aline, c’est quatre garçons qui font rebondir leurs guitares et leurs formules insouciantes sur un premier album intitulé Regarde le ciel. Souvent désignée comme porte-drapeau d’une pop qui s’écrit de nouveau en français (aux côtés de groupes comme Granville, Lescop, La Femme, Mustang, etc.), la bande connaît un beau succès, avec plus de 160 000 vues pour le clip de son single « Je bois et puis je danse ».  On a pu poser quelques questions à Romain Guerret, le chanteur de la bande, qui nous décrit les influences, l’actualité d’Aline, ses projets. Puis évoque Arlette Laguiller.

On a pu lire que vous vous êtes beaucoup inspirés de la pop anglo-saxonne des années 70-80 (The Cure, The Smiths) pour votre album… Alors, la musique, c’était mieux avant ?

La musique ce n’était pas mieux avant c’est juste l’esprit qui était différent. Je pense que ça avait plus de sens, avant, avant internet, les réseaux sociaux, avant l’an 2000… Tout était plus directement vécu. Sans rien idéaliser, je crois que le Rock, la pop et le reste avaient plus d’importance pour les gens qui en écoutaient. C’était vital, dangereux, clivant, naïf, innovant, la musique pouvait sauver des vies, en détruire aussi. La société était différente. Moi j’aime les choses séminales, j’aime le début des choses, des mouvements, les pierres fondatrices, l’essence brut, le nectar, c’est pour ça que j’aime la musique des 50’s, des 60’s, le punk, l’indie pop écossaise des 80’s qui tentait de retrouver un l’esprit des 60’s, la New wave qui innovait sur les cendres du punk, la techno de Détroit futuriste et sans concession. C’est difficile en 2013 de faire de la musique, tout a presque été dit et fait et depuis que le futur n’est plus datable, rien de nouveau ne pourra selon moi apparaître. Les punks braillaient « No Futur », et ils étaient visionnaires, depuis l’an 2000, le futur est mort à jamais (ou du moins jusqu’à l’approche de l’an 3000) et les artistes qui pensent être « modernes » (un des mots que je déteste le plus) ou d’avant-garde ne font que ressasser et singer les avants-gardes d’hier (on est encore aujourd’hui censés être modernes quand on utilise la technologie, ces vieilles lunes…). Comment se démarquer ? Comment apporter sa pierre à l’édifice, comment parler aux gens, quoi leur raconter, comment faire pour que tout cela reprenne un sens et redevienne vital ? C’est les questions que je me suis posé au début, quand on s’appelait Young Michelin. Nous on cherche depuis le début à retrouver une flamme, à la rallumer, notre démarche est tout aussi importante que notre musique qui parait pour beaucoup de monde assez « légère ». Alors comme tout a été fait j’ai voulu revenir à un certain classicisme pop, c’était ma façon de me démarquer, faire quelque chose hors du temps, loin des canons de et des préoccupations de l’époque, c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour être innovant, ce qui vous l’avouerez est on ne peut plus paradoxal ! Bref écrire de belles chansons, qui parlent aux gens, qui parlent de quelque chose d’important, qui touchent à l’universalité, c’est tout ce que m’intéresse désormais. Nous ne voulions pas être à la mode, on s’est fait rattraper, c’est peut être bon signe, des gens se reconnaissent de plus en plus dans notre démarche, une démarche honnête et désespérée.

Qu’est-ce qu’écoute Aline en ce moment ? (un artiste improbable peut-être ?)

C’est très varié. Chacun à ses marottes dans le groupe. Moi j’évite d’écouter des choses trop à la mode. Je n’écoute pas énormément de musique en fait, la surproduction musicale tue le désir. Je veux garder le plaisir et le désir intact dons je suis plutôt attentiste et je laisse les choses venir à moi. En tout cas dans mon walk man il y’a toujours Erik Satie car la musique de Satie c’est moi et je suis la musique de Satie. Il a dressé mon portrait exact avec sa Gnossienne n°5. Mon portrait en musique. A part ça il y’a du Marc Desse, du Alex Rossi, du Digitale Sanguine, de l’Italo Disco, du Velvet Underground (toujours !), du The Wake, du John Maus, du Sean Nicholas Savage (découvert par hasard au Hog Hog festival), du Auto melodi (des Canadiens synth pop), du Bernardino Femminielli, du Alice Deejay, des girls band Motown, du Elvis Presley, du Motorama, de l’indie pop anglaise, du Krafwerk, bref, j’arrête là…

Romain Guerret

Est-ce que vous comprenez que beaucoup de jeunes groupes français choisissent d’écrire et de chanter en anglais ?

Oui je le comprends, ça fait plus cool de chanter en anglais. Y’a encore ce vieux truc qui traîne en France, singer ses idoles anglo-saxonnes. Tout ce qui vient des « states » c’est forcément plus cool, les fringues, la musique, l’attitude … Ça ne date pas d’aujourd’hui, c’était déjà comme ça dans les années 60. Un vieux complexe, et puis le rock, la pop ça a été inventé par les Anglo-Saxons alors… Quand on chante en anglais je pense qu’on se sent un peu Anglais ou Américain, donc forcément plus cool et classe. Et puis ça permet de s’exporter plus facilement, de s’internationaliser, de fantasmer sur une carrière mondiale, de devenir une star interplanétaire, de trouver des synchros pub. C’est en fait très enfantin comme état d’esprit, c’est comme se déguiser en cow-boy quand on est petit. Pour finir je dirais que c’est plus facile d’écrire en anglais. C’est moins direct, on se fout de ce qui est raconté, ça sonne mieux et plus vite, vite écrit, vite chanté, vite oublié, on passe à autre chose, faut que ça aille vite, on n’est pas là pour rigoler… On ne se livre pas vraiment, c’est une façon de se protéger.

« Les copains » d’abord ? Ou « Elle et moi » avant tout ? (ndlr : les pistes 1 et 7 de l’album)

« Les copains » ça parle de filles et de garçons, je ne voulais pas l’appeler « Les copains et les copines »… Le masculin l’emporte encore une fois sur le féminin. C’est un morceau sur les amitiés perdues, l’adolescence et l’innocence à jamais disparues. « Elle et moi » ça parle d’amour passion, l’amour au début d’une relation, quand tout semble possible, ça parle d’extase charnelle, de sexe romantique et idéalisé. Moi il me faut les deux, les copains, les copines, l’amitié mais aussi une relation privilégiée avec une personne que j’aime et avec qui je fais bien l’amour.

« Je bois et puis je danse » : quelques conseils pour les mauvais danseurs ? Il y a-t-il une danse prescrite pour votre album ?

J’adore danser, je peux danser sur tout, aucun tabou ! La valse, le hip-hop, la pop, la chenille tout est bon pour bouger son corps. Je n’ai pas de conseil à donner, je ne suis pas un grand technicien mais je pense qu’il faut juste lâcher prise quand on danse, passer outre le ridicule, le malaise que l’on peut avoir avec son propre corps. S’entraîner devant un miroir chez soi ça peut être pas mal pour se rendre compte de l’effet produit. Et puis pour moi la musique c’est avant tout du rythme, tout est rythme de toute façon. La pulse, le mouvement, y’a que ça qui compte. Sur notre album, on peut danser « New wave », « Pogo » et même « slow ».

La piste 10 de Regarde le ciel est intitulée « Obscène »… vit-on une époque obscène selon vous ?

Le morceau a plusieurs sens, il parle de ma situation personnelle (à l’époque je traversais une période difficile à tous les points de vue, je n’étais pas très bien) et de la situation générale, globale de notre monde. Ici tout se mélange, tout est jeté un peu en vrac, comme quand on pique une grosse colère. Il était le pendant « énervé » d’un autre titre qui s’appelle « Je suis fatigué » morceau désabusé et « aquoiboniste » sur la dépression molle, sorte de nihilisme doux… « Obscène » Ça parle de frustration, d’un profond dégout de moi-même et de mes contemporains, de la société dans laquelle on vit. Le « tout médiatique », l’information en continue, le cynisme et le second degré érigés en valeur absolue, l’argent roi, la laideur des choses, du post modernisme fatiguant et fatigué, la poésie et le romantisme anéantis. Un monde, mon monde qui n’en finit pas de crever, c’est obscène. Et la vue d’ensemble est immonde, j’entends l’orage qui gronde mais il n’éclate jamais, le monde d’après tarde vraiment à arriver, c’est une chanson sur l’impatience, une crise de nerfs.

Regarde le ciel

La femme sur la pochette de l’album, c’est Aline ?

Superbe pochette signée Martin Etienne qui a su synthétiser par son trait fin et sa ligne claire l’esthétique de la musique d’Aline. Hommage ! En fait on ne sait pas qui est Aline, ce n’est pas l’Aline de Christophe, ce n’est pas forcément une femme, une être humain. A la base Aline, dans notre mythologie, c’est une ville imaginaire, une fausse ville d’où on est censés être originaires…Aline c’est une petite citée de province traversée par un fleuve opaque, une ville immobile et grise, où règne l’ennui le plus total, l’ennui et une certaine poésie, c’est l’archétype de la ville où il ne se passe rien, mais un « rien » particulier, très inspirant.

La suite pour Aline, c’est quoi ?

Une tournée qui touche à sa fin et la préparation d’un deuxième album.

Vous venez de Marseille, qu’est-ce que c’est, Marseille ?

Nous habitons Marseille mais nous ne sommes pas originaires de Marseille. Nous venons de Bretagne, de Champagne, de la Loire, d’Alsace. Pour moi Marseille est une ville en forme de cul de sac, un sanctuaire où l’on compose, travaille et d’où il faut s’échapper dès que l’occasion se présente. Nous sommes tous arrivés là-bas pour des raisons différentes liées à notre vie privée ou notre vie professionnelle et nous ne nous sentons pas vraiment à notre place ici, nous sommes des déracinés, ça explique pas mal de choses sur notre état d’esprit lorsque nous composons. Cela peut être un moteur de création.

Et puisqu’on est étudiants à Sciences Po., il faut forcément une question politique : si Aline était une femme politique ?

Un mix entre Cléopâtre et Arlette Laguiller, mélange de courage et de désuétude, dans les deux cas des femmes de caractère. Aline aime faire le grand écart.

 

Juliette P. et LHT.

 

L’album d’Aline, Regarde le ciel, est sorti le 7 janvier 2013 sur le label accelera son.

 

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