Illusions d’ancrage

Milan Kundera n’est pas mort. Pourtant c’est bien lui qui se trouve devant Marie à cet instant même. Après tout, quelle loi des rêves impose que le maître soit mort ?

Milan Kundera fume une cigarette blanche, sans marque. Il est au soleil et sourit. Marie n’ose pas trop lui parler. Quelqu’un de vivant dans le monde réel est beaucoup plus intimidant en rêve…

Milan Kundera finit par se tourner vers elle. Marie se sent prise en faute, alors elle parle très vite.

  – Je voulais votre avis sur la musique, j’en ai besoin pour comprendre… mais je peux partir, si vous le souhaitez.

– Mon avis sur la musique ?

– Dans le roman. La musique dans le roman.

Kundera se remet à sourire. Il lui désigne l’un des fauteuils de rotin rangés à l’ombre d’un olivier, lui sert une orangeade puis s’assoit en face d’elle, la fixant droit dans les yeux. Il la scrute ainsi pendant un long moment. Elle n’ose pas parler, elle n’ose même pas le contempler en retour : elle a perdu beaucoup d’assurance depuis le début de ce rêve sans fin dans lequel se succèdent les rencontres improbables. Le romancier prend enfin une feuille, un crayon à papier taillé finement, et commence à tracer, non pas des mots, mais des schémas. Trois schémas faits de cases, de flèches précises et légendées. Marie est un peu rassurée, elle aime bien les choses carrées, organisées. Elle suit le mouvement de la mine sur le papier grisé par l’ombre en buvant de petites gorgées d’orangeade. Elle sent renaître en elle le désir de comprendre, elle sent l’impatience finir par se dresser, avide, prête à tout gâcher.

– Alors ? Finit-elle par lâcher – elle s’en veut aussitôt. Mais l’homme est indulgent, la musique et le roman sont ses sujets préférés.

– Regarde.

  Il lui tend la feuille.

  – Tu vois ? Beethoven, ma musique, mes écrits – pareil. La structure, c’est là le point commun. La structure ! On compose un roman comme on compose une symphonie et chaque phrase est une note, chaque chapitre est une phrase musicale. Certains mots parcourent mes récits comme une figure mélodique : légèreté, kitsch, machisme… C’est aussi simple et complexe que cela.

Quelqu’un éclate de rire derrière Marie. Elle se retourne brusquement. Un être grand, frêle et moustachu se tient appuyé sur une canne. Il semble à la fois extrêmement fragile et royalement hautain. Marcel Proust s’avance doucement sous l’olivier et prend un fauteuil, sans permission. Kundera sourit toujours avec indulgence, mais Marie est outrée. Marcel respire à la fois l’extrême droite de l’Action Française et l’intelligence fine du grand auteur. Il prend un verre d’orangeade et s’installe confortablement.

– La musique dans le roman n’est pas une question de structure. D’ailleurs je trouve ce sujet ridicule. Musique et roman n’ont absolument rien à voir.

– Pourquoi, dans ce cas, avoir décrit une sonate imaginaire ? demande doucement Milan Kundera.

– C’est différent. La sonate de Vinteuil possède un but purement expérimental, de même que la madeleine. Je cherchais à décrire ce qu’un homme peut ressentir à l’écoute de la musique. Swann ressent d’ailleurs bien plus de choses lorsque résonne cette petite phrase musicale et son amour pour elle est bien plus fort et durable que celui qu’il ressent pour Odette de Crécy.

– Mais monsieur, intervient timidement Marie, on arrive au même résultat : le roman se retrouve mêlé à la musique, il décrit et vit la musique.

– Peut-être, si tu veux. Mais je crois que ce n’est pas forcément ce que je voulais. C’est l’humain qui m’a intéressé. Or l’humain sans madeleine, sans enfance, sans amour et sans musique, ça n’a plus rien d’humain. Alors il a fallu que j’introduise la musique, de la même façon qu’il a fallu que j’introduise et analyse tout le reste.

Marie trouve cela très décevant de la part de l’un de ses auteurs favoris. Elle sait qu’elle n’apprécie pas beaucoup Marcel Proust tel qu’il lui apparaît mais elle aurait souhaité qu’il ne fut pas si froid avec sa propre œuvre. Elle a envie de se venger, de lui cracher quelque chose à la figure, qu’elle espère aussi vexant que si elle avait osé lui jeter son verre de jus sucré au visage.

– Vous aimiez la musique pourtant, vous aviez plein d’amis musiciens.

Proust n’a pas le temps de se justifier (il a effectivement l’air agacé) car un ricanement s’élève à nouveau, cette fois au dessus de Marie.

  Pourquoi Boris Vian se tient-il soudain là, perché sur une branche fine d’olivier, un verre de scotch à la main ? Que fait-il ici ? Marie l’ignore, et elle hésite entre l’enchantement d’une telle rencontre et l’agacement produit par son caractère impromptu. Vian entre Kundera et Proust ? Quel rapport ?

– La musique, répond-il de son ton agressif et sarcastique. La musique dans le roman, qu’est-ce que tu crois ? C’est moi qui l’incarne le mieux.

  Les deux vieux s’esclaffent, mais Vian ne se démonte pas et s’allume un petit cigare – cela sent les caves de Saint-Germain. Son visage est lisse, pâle, à la fois provocateur et timide, mais il sait ce qu’il vaut.

  – La musique est aphrodisiaque. Elle participe à la sensualité violente de J’irai cracher sur vos tombes, et…

– Encore J’irai cracher sur vos tombes ! s’amuse Kundera. Vous pourriez être fier d’un autre roman, quand on sait que son adaptation cinématographique, soit sa mise en image et en musique, vous a tué.

– Très drôle, répond le musicien, agacé. Parlons d’un autre alors : L’écume des jours.

– Chloé, Duke Ellington, murmure Marie.

  Vian lui tend la main d’un air appréciateur, défiant les autres du regard.

  – Voilà, merci ! Je savais que je devais venir. Chloé est un véritable et magnifique morceau de jazz et il donne tout le ton du roman. Il annonce le bonheur des héros et leur tragédie. Il résonne à chaque moment important du récit. Mes romans sont bien plus musicaux que les vôtres parce que la musique est en filigrane, elle se glisse dans l’inconscient du lecteur comme le décor, comme le physique des personnages. Et comme ces deux derniers éléments, elle est indispensable à la vie de mes histoires.

Silence. Proust a lui aussi allumé sa pipe, étroite et ciselée. Marie les regarde, ses trois maîtres-auteurs, ces trois hommes qu’elle aime et craint et déteste un peu aussi pour ce qu’ils ont pu être ou ce qu’ils sont. Tous trois fument et la fumée grise de Kundera, la fumée blanche de Proust et celle bleutée de Vian se mêlent pour ne plus former qu’une pensée à la fois confuse et très nette.

Soudain tous perçoivent une lointaine cacophonie, comme un brouhaha produit par un vieux microphone. Ce son étrange se rapproche et Marie entend un cri venant du ciel.

  – Excuse me but I was the first to really introduce music in roman… On the road is a rythmic story, don’t you think ?

  C’est Jack Kerouac qui, du haut d’un petit avion noir, crie son désaccord. Une autre voix se fait entendre, c’est Marguerite Duras un peu vexée : « Et Moderato Cantabile, alors ? Et Le ravissement de Lol V. Stein ? ».

Puis une autre encore, puis toutes prétendent être la véritable incarnation de la musique dans le roman et Marie comprend soudain que ce rêve, parmi tout ceux qui peuplent la littérature, demeure le plus étrange et l’un des plus convoités. Elle comprend qu’il existe mille manière de mêler littérature et musique et que cette nuit elle en a appris trois. Les cris augmentent en volume et en nombre, elle ne peut plus réfléchir et tout disparaît à nouveau. Elle se trouve transportée un peu plus loin dans ses pensées vagabondes, un peu plus loin dans cette nuit interminable.

Morgane Janoir

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