Illusions d’ancrage (3)

Marie est tombée amoureuse de Joann Sfar et pour le coup, les artistes suivants, elle n’en a pas grand chose à faire. C’est ainsi qu’elle croise et interroge indifféremment Gabriel Garcia Marquez, Shakespeare, Racine, Toni Morrison, Marguerite Duras, Alain Robbe-Grillet et même Molière à qui, après qu’il ait tenté une malicieuse main aux fesses, elle ose même donner une gifle magistrale. Elle se traîne de rêve en rêve et perd le goût de dormir comme elle avait perdu le goût de vivre. Elle veut retrouver le monde chaleureux et bruyant de Sfar, elle veut se réveiller et passer ses journées à lire ses bandes dessinées. 

Plus tard (peut-être des mois, des années de nuit sans fin se sont-elles écoulées), Marie s’attarde cependant, parce qu’elle reconnaît, à travers une vitre, Paris. Peut-être est-ce la fin du voyage ? Peut-être, une fois si proche de son lit, pourra-t-elle enfin s’y réveiller ? Des flocons blancs recouvrent cependant le boulevard Saint Germain qu’elle aperçoit, qui semble ainsi brouillé comme une aquarelle. Mais surtout elle distingue, remontant prudemment la rue, non pas des voitures mais des chevaux et des calèches. Elle soupire. Non, ce n’est pas le dernier rêve. Mais alors elle s’attarde car Paris lui manque et l’endroit où elle se trouve est un délicieux cliché parisien. 

Le bar tabac est sombre, enfumé, verdâtre. Marie n’a jamais été gênée par la fumée, elle l’a en revanche toujours été par les piliers de comptoirs. Ceux-ci ne sont que des masses épaisses et barbues, leurs visages reflétant le balancement de l’absinthe ou de l’anis dans leurs verres. Devant les fenêtres, de petites tables au bois collant attendent. Mais personne ne vient s’y asseoir car ici personne ne s’intéresse à la rue, personne sauf Marie. Elle décide de ne pas chercher celui ou celle qu’elle est censée trouver ici. Elle décide de ne plus se forcer, elle décide même d’aller s’installer et de ne plus bouger jusqu’au réveil. Elle se dirige donc vers la seule place éclairée par un rayon de soleil froid et sale, commande un café et attend. Alors qu’elle s’amuse à dessiner avec le bord de sa cuillère dans les grains de sucre qui jonchent la table, elle sent un souffle dans son cou. Alcool brûlant et larmes. Elle se retourne brusquement et reconnaît le visage barbu et bouffi qu’elle connaît si bien. 

– Salut, grogne-t-il. Ça sert à rien de te cacher tu sais. Il faut qu’on parle.

Victor Hugo n’a pas l’air très enthousiaste. Marie sent l’opportunité d’échapper à ce qui est devenu une véritable corvée. 

– Je peux m’en aller tout de suite. Je pourrais même me réveiller.

– Tu sais comment le faire ? 

– Non. 

– Alors. Il faut qu’on parle. 

Une main rude se pose sur l’épaule de la jeune fille au moment où Hugo se glisse en face d’elle. Émile Zola n’a pas l’air en meilleure forme. Elle lui sourit gentiment et l’écrivain s’assoit également à côté d’elle. Il grommelle un instant des insultes incompréhensibles et saisit soudain la main de Marie. 

– Pourquoi est-ce que le premier roman que tu as lu de moi était Thérèse Raquin ? Est-ce que tu en savais un minimum sur moi avant de choisir le seul roman qui ne faisait pas partie de mon œuvre ? Un roman de merde, en plus ! Et c’est quoi cette idée que lire du Zola c’est bien pour commencer à analyser, parce que c’est plus facile ?

– Te plains pas… soupire Hugo. Les Misérables et Notre Dame de Paris évoquent aujourd’hui des comédies musicales ou des films à deux balles… Au moins le naturalisme n’a jamais inspiré d’idées aussi stupides… 

– Je me demande si le naturalisme a jamais inspiré quoi que ce soit… 

Tous deux se taisent et avalent une gorgée. Marie est un peu gênée. Si elle a toujours eu beaucoup d’affection pour ces deux auteurs, il est vrai qu’elle considère leur style pesant, à l’objectif assez simple, parfaitement adapté aux commentaires composés du baccalauréat. Les deux hommes, qui entendent évidemment la moindre de ses pensées, grognent de concert. 

– Un style pesant ! Non : clair, incisif, brillant ! Comment mieux faire passer un message qu’avec mon style ?

– Un objectif simple ? Reconstruire une légende, une mythologie et une histoire des hommes ! Redonner un sens à la civilisation humaine après la perte de Dieu ! Tenter de comprendre l’humanité et ce vers quoi elle marche… simple ?… 

Marie s’amuse un moment à les provoquer. Chaque fois les deux malheureux barbus s’indignent mollement puis replongent dans leurs verres. Elle évoque leur hypocrisie tantôt amoureuse, tantôt politique, leurs faiblesses d’hommes, leur bourgeoisie étalée en meubles orientalistes… Elle ressent un plaisir soudain et mesquin à les blesser sur toutes ces petites choses sans importance et qui, pourtant, les avaient progressivement descendu du piédestal sur lequel elle les avait tous deux placés. Toute la frustration qu’elle a accumulée contre les artistes et les gens brillants au cours de ses rêves sort enfin, en petites remarques acerbes, en sourires provoquant. Quand soudain le barman s’approche et Marie sent son cœur s’arrêter. Sfar est là. 

– Qu’est-ce que tu fous ?

Elle n’ose plus rien dire, il n’a pas l’air content. Il regarde un moment les deux vieillards gémissant au fond de leurs absinthes. Il s’éloigne brusquement et revient avec une bouteille et quatre petits verres. 

– On va finir ça au schnaps, mais maintenant tu les laisse tranquille. Laisse-les parler de ce qu’ils aiment.

La nuit tombe. Marie, Joann Sfar, Victor Hugo et Emile Zola boivent et rient. Il s’avère très vite que Hugo et Zola n’aiment pas grand chose, alors la conversation s’oriente sur le présent de Joann et Marie, sur leur expérience de la littérature. Hugo et Zola apprennent, heureux, que de bons films ont été faits en leur honneur (« Le cinéma, ça ils auraient aimé… » pensent les vivants), que souvent ils sont les premiers romanciers à être lus et compris à l’école et qu’il y a de quoi être fier… Le dessinateur et la jeune fille, dans les brumes de l’alcool, semblent être pris soudain d’ambitions aussi folles que celles de ces deux hommes. Comprendre leurs hommes à eux, leur monde à eux. Et surtout le faire comprendre… pourquoi pas ? Pourquoi ne pas se lancer eux aussi dans une Légende des siècles, dans le récit d’une famille au XXIe siècle… et où est Dieu, lequel, et qu’est-ce qui rapproche les hommes, qu’est-ce qui les éloigne, les aliène ? Pourquoi ce Roman là aurait-il disparu au profit de cette crâneuse de philosophie, au profit de cette scientiste d’Histoire ? Et si Sfar et Marie eux aussi pouvaient… pouvaient… 

La dernière chose dont Marie se souvient avant que sa tête ne heurte le sol est une danse endiablée devant le bar, dans la neige et la lumière tremblotante des lampadaires de Saint Germain des Prés. 

Morgane Janoir

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