Illusions d’ancrage (2)

Le rouge ondule autour de Marie. Fumée noire, filets bleutés exhalés de narines énormes. Le cabaret sombre dans lequel elle se trouve est aussi faussement glauque que les créatures serpentant entre les tables. Sur la scène, un gentil vampire annonce avec un sourire le programme de la soirée. L’atmosphère est gondolée comme du papier encore mouillé de peinture, et saturée de traits noirs, comme un gribouillis savamment orchestré. Marie étouffe, ne sait que faire, on la bouscule. Elle finit par s’asseoir dans un coin, observant tout grâce à la bougie noire de sa table. Elle a l’impression d’être dans le night-club d’un sous-marin…

La musique s’élève soudain de la scène et c’est Gainsbourg qui résonne, chanté langoureusement par une femme fatale aux allures de Gorgone. Certains monstres marins se lèvent, applaudissent de leurs mains palmées. Marie se laisse bercée mais commence à s’impatienter. Est-elle déjà revenue dans un songe ordinaire ? Où se trouve l’artiste qu’elle doit rencontrer  ?

Les indices se multiplient pourtant, la jeune fille le sent mais elle n’ose pas y regarder de trop près, le foisonnement est trop intense. Enfin, elle entend cette voix qu’elle connaît bien pour l’avoir si souvent guettée à la moindre émission de radio ou de télévision.

L’homme qui vient d’entrer a la quarantaine jeune, le ventre plein, le vocabulaire volontairement familier.

«  Bah alors les jeunes, on commence sans moi  !  »

Le silence se fait et tous se tournent vers Marie. Celle-ci tente de s’enfoncer dans l’obscurité mais elle semble soudain projetée au centre du dessin : impossible de sortir du cadre. L’homme paraît presque désagréablement surpris : «  C’est dommage, j’avais prévu de me toucher la nouille devant Jessica Rabbit…  !  » s’exclame-t-il d’un air extrêmement sérieux. Mais il s’assoit tout de même à sa table.

– Alors, qu’est-ce qu’il y a  ?

– Je… heu…

Marie a toujours la tête pleine de questions. Toujours. Mais pas cette fois. Parce qu’une fois plongée dans le monde de cet artiste, on ne peut réfléchir à rien calmement. Trop d’agitation, trop de couleurs, trop de…

Un rabbin vient lui proposer un verre d’absinthe tandis que, sur scène, le violoniste ami de Chagall a remplacé Gainsbourg. Un chat aux grands yeux verts tente dans un coin d’attirer l’attention avec un discours athée qui se veut naïf et extrêmement persuasif ; il joue à faire Socrate. Ses miaulements criards ajoutent à la musique une tonalité endiablé. Un vampire et un minuscule mousquetaire jouent aux cartes en récitant du Rostand tandis que Brassens entre par la porte du fond, ajoutant à l’air étouffant l’énorme fumée grise de sa pipe. L’auteur, au milieu de tout cela, se marre tranquillement. Marie, effarée, le contemple. Elle a l’impression qu’elle ne pourra jamais lui parler.

Car on ne parle pas à cet homme-là, il est trop occupé, la tête ailleurs, la tête dans ses desseins et sa boulimie de raconter. On ne peut que le regarder faire, fasciné. Le regarder parler, parler et dessiner toujours, frénétiquement, de belles femmes aux grands yeux en amande et à la langue pointue.

Marie pense tout cela et elle ressent cette étrange envie de pleurer qui caractérise la fin des longues journées. Elle est fatiguée. Elle voudrait retrouver la vie réelle, les mathématiques, les sciences, la mécanique soignée du réveil et toutes ces choses carrées, organisées, silencieuses.

Soudain elle sent qu’une petite main s’est posée sur la sienne. C’est le Petit Prince qui la regarde  naïvement et joyeusement. Marie se retrouve alors transportée dans le désert, près de l’avion et l’homme est assis près d’elle. Le Petit Prince au loin joue avec le mouton.

– Tu sais… il semble soudain fatigué lui aussi. Tu sais Marie, il doit y avoir une raison à cette frénésie, une raison déraisonnable et sans doute pas très jolie à voir de près. Moi-même j’évite de trop m’en approcher. J’espère qu’au moins cela fait plaisir à ceux qui m’aiment bien. Mais je ne voudrais pas que tu te sentes seule à cause de moi, mes lecteurs devraient pouvoir être amis avec mes personnages au moins autant que je le suis. Alors tiens.  »

Et il lui tend une feuille de papier. Marie sourie, c’est du format A4 cartonné. Tout ce qu’elle aime. Elle se contemple elle-même sur cette feuille, non pas griffonnée dans un geste nerveux et impatient, mais soigneusement dessinée. En couleurs, belles et profondes. C’est bien elle.

La jeune fille relève les yeux, le cœur battant à tout rompre, mais elle est déjà ailleurs. Pourtant c’est trop tard et définitif.

Marie est tombée amoureuse de Joann Sfar.

 

Morgane Janoir

Comments

Leave a Reply