Pourquoi il ne faut PAS aller voir l’expo Duchamp à Pompidou

MARCEL DUCHAMP
L.H.O.O.Q
1919, readymade rectifié
Collection particulière
© succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014

« Que le goût soit bon ou mauvais, cela n’a aucune importance, car il est toujours bon pour les uns et mauvais pour les autres. Peu importe la qualité, c’est toujours du goût. » (1)

Du 24 septembre 2014 au 5 janvier 2015, le centre Pompidou nous présente – comme chaque année maintenant – une rétrospective sur un artiste plus ou moins apparenté au surréalisme ou au dadaïsme : cette fois c’est Marcel Duchamp qui se prête au jeu dans une déconcertante mise en scène imaginée par la commissaire Cécile Debray. Déconcertés, nous le sommes ; normal me direz-vous, quoi de plus déroutant que le travail de Marcel Duchamp ? Et bien, peut être une exposition sur Duchamp par Duchamp lui même.

Les plus :

  • Le plaisir d’avoir accès à des grandes œuvres du génie duchampien tels que Nu descendant un escalier n°2 ou l’une des répliques de la célèbre Mariée mise à nu par ses célibataires, même (Le Grand Verre).
  • La chance de découvrir un autre versant de Marcel Duchamp à travers ses quelques peintures fauves, symbolistes ou encore expressionnistes.

Les moins :

  • Une logique scénographique pour le moins discutable.
  • Très peu d’œuvres de Duchamp lui-même au profit de celles de ses modèles ou contre-modèles, ce qui est plutôt regrettable pour une exposition SUR Duchamp.
  • Des titres d’œuvres mal placés qui compliquent la lecture de l’exposition.

Note : 1/5 artichauts (pour l’exposition pas pour Duchamp bien sûr)

MARCEL DUCHAMP Nu descendant l'escalier n°2, 1912, huile sur toile, 146 x 89 cm Philadelphia Museum of Art, The Louise and Walter Arensberg Collection, 1950 © 2014 Photo The Philadelphia Museum of Art / ArtResource / Scala, Florence © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014

MARCEL DUCHAMP
Nu descendant l’escalier n°2,
1912, huile sur toile, 146 x 89 cm
Philadelphia Museum of Art, The Louise and Walter Arensberg Collection, 1950 © 2014 Photo The Philadelphia Museum of Art / ArtResource / Scala, Florence © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014

Tout au long des 8 salles de l’exposition, le spectateur est baladé de toiles en toiles, de sculptures en sculptures, de vidéos en vidéos, d’installations en installations avec pour seul guide ou presque des citations de l’artiste (extraites d’on-ne-sait-où) en guise de légendes aux œuvres. Pour quelqu’un qui a passé une grande partie de sa vie à déconstruire la culture muséale, c’est assez drôle de le retrouver propulsé en commissaire de sa propre exposition. Mais admettons !
Un peu d’humour dadaïste ne fait de mal à personne. C’est donc Duchamp lui-même qui nous explique son attirance pour les œuvres de Matisse, de Cézanne et d’autres ; lui qui tente de nous justifier tel ou tel titre insolite de ses toiles, sans que l’on soit pour autant plus avancé dans la compréhension de ses œuvres… Finalement on passe plus de temps à tenter de (re)trouver le sens des paroles de Duchamp ou à déchiffrer ses quelques notes, qu’à observer la toile elle-même. Sans compter que la compréhension des méandres de l’esprit duchampien est loin d’être à la portée de tous. Ces phrases jetées çà et là hors contexte sont difficiles à saisir dans leur sens complet. L’intention des organisateurs était toutefois louable ; vouloir illustrer les œuvres à l’aide de citations de l’auteur lui même aurait pu, sur le papier, s’avérer utile pour les spectateurs. Mais gare à celui qui n’est pas spécialiste. L’exposition est bien plus construite à destination d’historiens de l’art très informés du travail de Duchamp qu’à de simples amateurs.

Le lien entre les œuvres n’est vraiment pas évident, d’où l’impression d’un manque de cohérence en ce qui concerne la scénographie : Que vient faire un exemplaire d’Ubu roi d’Alfred Jarry au côté d’une piste de course pour le jeu des « Petits chevaux » réalisé par Duchamp et son frère Raymond dans une salle réservée à l’érotisme ? De même la présence d’une radiographie représentant une main (Radiguet-Massiot) est relativement incongrue au côté des toiles d’Odilon Redon. Accrochée au dessus des autres, en décalage, elle apparaît même comme superflue, factice. Difficile aussi de comprendre la relation entre la suave Vénus de Cranach l’Ancien et des maquettes de moteurs du musée des Arts et Métiers dans une salle intitulée « Inconscient organique (mécanique viscérale) ». Tout cela paraît bien surréaliste. Cela colle au thème, mais le spectateur s’y perd… Certes Duchamp « adorait » Cranach, Matisse, Chirico ou Cézanne, mais fallait-il pour autant systématiquement mettre en scène les toiles de ces maîtres ? Le choix de telle ou telle oeuvre pour rendre compte des motivations de l’artiste apparaît dès lors en partie arbitraire ; Duchamp dévoilant s’être «inspiré» de Cranach mais pas spécialement de la Vénus qui nous est présentée. La toile de Cranach devient alors une simple anecdote dont l’utilité est pour le moins discutable.

Avec plus de 70 artistes différents réunis dans l’exposition (pour seulement une centaine de toiles), ne vous attendez pas à être submergé par la folie duchampienne mais plutôt par ses nombreuses « sources » d’inspiration. Difficilement, l’exposition s’évertue à expliquer la genèse de La Mariée mise à nu par ses célibataires, même, œuvre volontairement laissée inachevée par l’artiste en 1923 et dont une réplique de 1991/92 vient clore l’exposition. On nous présente ainsi, entre autre, un cycle de dessins du graveur trévisan Alberto Martini, La Parabole des célibataires (1904-1906), que Duchamp aurait « peut-être » vu à Munich. Ah, s’il l’a « peut-être vu », dans ce cas, cela change tout… Et même s’« il ne s’agit pas ici de procéder à une réévaluation de la peinture de Duchamp, qui compte peu de tableaux, une petite cinquantaine, […] mais de révéler davantage la cohérence [de ce] parcours » (2) comme l’explique Cécile Debray, le spectateur a de quoi être surpris quand, dans la deuxième salle, celle des « nus », il ne trouve que 7 œuvres de Duchamp sur les 14 exposées… Et cela est à l’image du reste de l’exposition.

MARCEL DUCHAMP Le Grand Verre (La Mariée mise à nu par ses célibataires, même.)

MARCEL DUCHAMP
Le Grand Verre (La Mariée mise à nu par ses célibataires, même.)

Seule consolation : la possibilité de découvrir un Duchamp peintre et non plus seulement un éternel iconoclaste qui aurait « tué » la peinture selon la formule populaire. L’inventeur des fameux readymades (« déjà faits ») est aussi passé par les couleurs vives du fauvisme, les lignes du cubisme, la délicatesse de l’encre de chine sur le papier, ou encore la violence expressionniste et abstraite de la peinture à l’huile. Bien sûr on retrouve le Duchamp provocateur et révolutionnaire que l’on connaît avec une réplique de sa fameuse Roue de bicyclette de 1964 (l’original de 1913 a été perdu), sa Joconde rectifiée « L.H.O.O.Q », ou encore une photographie de sa Fontaine, le célèbre urinoir renversé. Mais ce sont surtout Le portrait du père de l’artiste ou son Nu aux bas noirs qui attirent le regard. La touche apparente du peintre, la vivacité des couleurs aux reflets chatoyants, le cadrage resserré sur les personnages réveillent une sensibilité nouvelle chez le spectateur, ou pour reprendre les mots de Duchamp, maintiennent « allum(er) la flamme d’une vision intérieure dont l’œuvre d’art semble être la traduction la plus fidèle pour le profane. »

La visite se termine enfin sur deux monuments de l’histoire de l’art : le Nu descendant l’escalier n°2 – véritable chef d’œuvre du cubisme avant que Duchamp ne dépasse ce type d’esthétique – et la Mariée mise à nu par ses célibataires, même, fruit de 7 longues années de réflexion. Le premier fait état, avec la présentation d’autres « machines » de Duchamp, de l’amour de l’artiste envers le mouvement, envers la cinétique mécanique et viscérale des choses qui anime l’ensemble du monde. Le titre de « nu », ultime provocation qui fit scandale à l’époque, marque son renoncement au traitement naturaliste et académique du corps humain. Ce dernier est ici représenté sous tous les angles possibles, y compris dans cette « dimension invisible » qui nous échappe (visible via les pointillés tracés sur la toile). Quant à la petite révolution instituée par la seconde œuvre, celle de la Mariée, sommet d’érotisme, d’intelligence, et de vide, l’exégèse est infinie et la description de l’œuvre quasi impossible (voir la reproduction ci-dessus). Ce « corps écorché » de la Mariée dans la partie supérieure, subit le désir des célibataires qui s’accumulent dans le deuxième cadre au côté d’une mystérieuse « broyeuse de chocolat », symbole d’un onanisme répétitif. Est-ce une interprétation mécaniste et désenchantée du phénomène amoureux ? Une poétique de la suggestion ? Un tableau qui tente de saisir la mécanique qui se cache derrière la réalité rétinienne ou visuelle des choses ? Libre à vous de trouver votre propre interprétation.

Malgré les superbes citations de Duchamp censées nous éclairer sur ses motivations artistiques en revenant sur ses racines picturales, évoquant ainsi ces premiers pas en peinture, son envie de goûter à tous les styles, de s’inspirer des grands maîtres pour mieux s’en détacher… l’exposition ne donne pas vraiment de réponse sur la genèse de son anti-tableau, le Grand Verre. Contrairement à ce que voudrait Madame Debray, on ne sait pas trop comment ni pourquoi on en est arrivé là. Même six pieds sous terre, l’esprit contradictoire de Duchamp continue de brouiller les pistes, de nous perdre dans les paradoxes de sa pensée. L’ironie, le calembour, le jeu avant tout. Quitte à perdre le spectateur. Mais après tout, est-il nécessaire de tout comprendre pour apprécier le génie de Marcel Duchamp ?

Mégane Guillaume

(1) Marcel Duchamp.

(2) Cécile Debray, Marcel Duchamp. La peinture même. Catalogue de l‘exposition, éditions Centre Pompidou, 2014, p.16.

Comments

  1. Alain Boton

    Bonjour
    Daniel Arasse nous a montré qu’en prenant grand soin du détail, on pouvait retrouver l’intelligibilité de la peinture allégorique des artistes de la renaissance. Son étude des annonciations nous a obligés à réévaluer à la hausse l’intelligence des peintres et à la baisse les grands discours des érudits humanistes sur la perspective. C’est une étude du même type que je propose au sujet du fameux Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp, avec le même type de conséquences. Je m’adresse donc à ceux qui ont conservé une certaine marge de liberté vis-à-vis de leur propre représentation de son œuvre et même, pour dire le vrai, à ceux qu’ennuie profondément le consensus mou que provoque l’exposition du Centre Pompidou.
    http://d-fiction.fr/2014/10/nus-remontant-un-escalier/
    Cordialement
    Alain Boton

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