Pourquoi il faut aller voir Inside au Palais de Tokyo

Vue de l’exposition « Inside », Palais de Tokyo (20.10.14 – 11.01.15).
Numen / For Use, Tape Tokyo, 2013. Photo : Junpei Kato courtesy Spiral / Wacoal Art Center

                  Le Palais de Tokyo offre jusqu’au 11 janvier 2015 un « parcours initiatique » inédit qui nous propose de prendre conscience de notre propre humanité. Mais, plus qu’une expérience fascinante et jouissive à l’intérieur de nous-mêmes, l’exposition Inside présente des œuvres qui valent le détour. Certaines ont été créées spécialement pour l’événement. La diversité des nationalités des artistes donne des dimensions à l’exposition ; japonais, roumain, français, ou encore anglais se mettent à nu pour dévoiler leur vision de l’intimité. Avec pour introduction, une mention de Georges Bataille, le mot d’ordre est jeté : les profondeurs et les excès de l’âme vont être sondés dans une ambiance tantôt lucide et tranchante, tantôt vaporeuse et incertaine.

 Les plus :

  • Beaucoup de soin a été apporté à la mise en valeur des œuvres présentées à travers des jeux sur les dimensions, lumières et couleurs des salles.
  • Si quelques œuvres semblent détonner du thème global « Inside », l’ensemble est cohérent et confère à l’exposition le caractère « initiatique » recherché.
  • Un réel jeu sur les sens et les sensations fait de nous des visiteurs « actifs ».
  • Certaines œuvres épatent par leur beauté ou leur technicité, au-delà de l’enjeu conceptuel.

Les moins :

  • Les annotations, se voulant érudites et lyriques, conceptualisent parfois à outrance les œuvres et perdent leur caractère informationnel. Pour le début de l’exposition du moins, la dernière phrase de ces annotations est souvent lunaire.
  • Aux heures d’affluence, cette exposition est à éviter car les espaces confinés deviennent vite suffocants

Note : 4,5 artichauts sur 5

Vue de l’exposition « Inside », Palais de Tokyo (20.10.14 – 11.01.15). Numen/For Use, Tape Paris, 2014 Photo : André Morin.

Vue de l’exposition « Inside », Palais de Tokyo (20.10.14 – 11.01.15).
Numen/For Use, Tape Paris, 2014
Photo : André Morin.

                  La première chose que l’on remarque en entrant dans le Palais de Tokyo est cette immense matrice faite de scotch transparent. Comme une toile d’araignée, elle envahit le hall. À y regarder de plus près, on s’aperçoit que des visiteurs y sont à l’intérieur. Ces visiteurs, qui deviennent le temps d’une traversée objets d’observation, lui donnent vie. Tout l’enjeu de l’exposition réside ici : devenir soi-même l’objet de l’exposition, l’objet à observer, à découvrir et à interpréter. Les œuvres doivent s’effacer pour ne laisser que nous, face à nos sens. L’objectif peut sembler bien magistral et peut rendre sceptique beaucoup d’entre nous. Néanmoins, si on accepte d’être surpris, alors cette exposition devient très intéressante. L’interaction est le maître-mot, et cela commence avec cette matrice. Pour les visiteurs curieux, il est possible de rentrer dans ces « boyaux » de scotch où l’atmosphère y est chaude, protectrice, tout en y étant étouffante et angoissante. Ce paradoxe entre protection et étouffement peut évoquer les émotions contradictoires que l’on nourrit à l’égard de sa mère comme Louise Bourgeois l’a représenté dans Maman (musée Guggenheim de Bilbao). A l’image de l’exposition, on a l’impression d’être transporté, parfois même malmené, pour enfin être rejeté par cet « organisme » difforme.

Vue de l’exposition « Inside », Palais de Tokyo (20.10.14 – 11.01.15). De gauch à droite : Ataru Sato, his sea, 2014 ; Ryan Gander, I is…(x), 2014 Photo : André Morin.

Vue de l’exposition « Inside », Palais de Tokyo (20.10.14 – 11.01.15).
De gauch à droite : Ataru Sato, his sea, 2014 ; Ryan Gander, I is…(x), 2014
Photo : André Morin.

La richesse de cette exposition réside dans la diversité des œuvres et des supports : sculptures, peintures, films, photographies, dessins, etc. rythment notre parcours. La visite débute sur l’œuvre illusionniste de Marcius Galan ; tout est fait pour nous déboussoler ! Alors que l’on pense être face à un miroir semi-réfléchissant, quand on tente de le toucher…on passe au travers ! Minimaliste et efficace, l’installation pose symboliquement le début du voyage ; basculer de l’autre côté du miroir c’est se prendre soi-même pour objet. De même, la sculpture de Ryan Gander abuse habilement de nos sens. Avec humour l’artiste joue sur la double signification de ce mot : sens. Il représente aussi bien l’ouïe, la vue, le toucher, l’odorat, le goût que l’univers de sens qui donne une signification à chaque chose, qui est source de notre humanité comme le rappelle Alain Supiot. Alors que l’on pense être face à une cabane enfantine recouverte d’un drap on s’aperçoit, après quelques instants, que c’est en réalité une sculpture de marbre. La dualité entre la fragilité réelle d’une cabane et le sentiment rassurant de protection qu’elle procure à l’enfant, s’oppose à celle du marbre, s’il est lui solide, il n’en est pas moins impénétrable, froid et peu accueillant. Cette œuvre nous met face à notre subjectivité, elle nous pousse à remettre en question les interprétations et les présupposés premiers que nous avons sur le monde qui nous entoure. Dans une optique un peu différente, Boxing [1] de Ian Grigorescu nous place lui face à un combat interne ; la dualité de chacun, qui fait se confronter différents univers de sens, peut devenir conflictuelle et insoluble ; surtout quand le régime politique est autoritaire.[2]

Vue de l’exposition « Inside », Palais de Tokyo (20.10.14 – 11.01.15). dran, Attention de ne pas tomber, 2014 Photo : André Morin.

Vue de l’exposition « Inside », Palais de Tokyo (20.10.14 – 11.01.15).
dran, Attention de ne pas tomber, 2014
Photo : André Morin.

Nous sommes transportés de la petite pièce rouge recueillant les dessins d’Ataru Sato organisés sous forme de journal intime au Refuge de Stéfane Thidet ; du voyeurisme malsain au souvenir d’un paradis perdu ; d’une pesanteur écrasante à l’odeur enivrante du bois mouillé. En passant par la salle blanche, spacieuse et veloutée où des arbres énigmatiques semblent surgir de nulle part, le Palais de Tokyo nous fait expérimenter des atmosphères bien différentes qui nous font revisiter nos sensations. Tout est fait pour que l’on écoute notre intérieur se métamorphoser, se cabrer au fur et à mesure que l’on s’enfonce dans les entrailles du musée. L’œuvre graphique monochrome de l’artiste peintre Dran qui s’est emparé du grand escalier – comme toile géante – nous accompagne dans notre descente. Ce passage du premier niveau au deuxième poursuit la métaphore de notre introspection. Pour moi, nous atteignons le point culminant de l’exposition avec Installation of Experience de Valia Fetisov. Œuvre troublante qui se referme sur vous comme un piège. Comme nous l’explique l’assistante du musée qui se trouve devant, le seul moyen de sortir de cette pièce sombre qui vous sépare du monde par une porte de verre se trouve en « vous-mêmes ». Puisque l’artiste impose que les visiteurs ne soient pas prévenus que la porte puisse les enfermer et, qu’aucune information sur le moyen d’en sortir ne puisse leur être communiquée, il faut noter que certaines personnes sont restées enfermées plus d’une heure. Volonté d’élever l’individu à un état de conscience de lui-même supérieur, sadisme ou désir de toute-puissance ? Il est difficile de percer les intentions de l’artiste… La question demeure alors, « mais où descendons-nous ? »

Dans ce sous-sol, l’utilisation de vidéos est beaucoup plus présente. Exorcise Me (2013) de Sookon Ang et This Nameless Spectacle (2011) de Jesper Just se composent d’écrans, disposés dans de vastes salles épurées, qui se répondent. Ces œuvres jouent sur l’altérité des dimensions spatio-temporelles dans une réelle recherche esthétique. Néanmoins, vers la fin de l’exposition les œuvres me semblent plus impénétrables ; des animations d’argiles de Nathalie Djuberg et Hans Berg au mur (Stoner) d’Andra Ursuta, l’ambiance se fait plus lugubre. Si certaines œuvres des dernières salles m’ont laissée plus perplexe, cette exposition est une aventure surprenante que je vous recommande d’expérimenter.

Louise Phung

Vue de l’exposition « Inside », Palais de Tokyo (20.10.14 – 11.01.15). Vue de l’installation de Nathalie Djurberg et Hans Berg. Photo : André Morin.

Vue de l’exposition « Inside », Palais de Tokyo (20.10.14 – 11.01.15).
Vue de l’installation de Nathalie Djurberg et Hans Berg.
Photo : André Morin.

[1] Film muet de 8mm doublement exposé.

[2] Ian Gricorescu est un artiste roumain qui a vécu sous le régime socialiste, Boxing date de 1977. Beaucoup de ses œuvres ont été réalisées dans la clandestinité.

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