Un Idiot sous acides

Photographie par Samuel Rubio

Créé une première fois à Vidy-Lausanne, en 2009, l’Idiot est repris en grande pompe cette année par Vincent Macaigne. Après un retour à ses origines suisses, la pièce est arrivée au Théâtre de la Ville le 2 octobre. L’ouvrage de Dostoïevski est adapté à coups de dynamite , c’est brutal, prenant, c’est un spectacle total et inimitable. Si vous êtes prêts à vous laisser bousculer, accrochez-vous, et en voiture Simone.

Les + :
– On est bousculé du début à la fin
– L’humour fait mouche, et le malaise aussi
– Les acteurs et Macaigne s’investissent d’une manière assez incroyable (on est épuisé pour eux rien qu’en les voyant)
– Si la mise en scène est brutale, elle est toujours pleine de sens

Les – :
– La nuit qui suit n’est pas des plus reposantes

Vert-dict : 4,25 artichauts sur 5

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Samuel Rubio, tous droits réservés

Arrivé au Théâtre de la Ville vers sept heures moins dix, je pars immédiatement me chercher un café au bar d’à côté. On m’a prévenu que le spectacle durait trois heures et demie, et qu’il valait mieux être en forme. Alors que je discutais un peu avec l’ami qui m’accompagnait voir la pièce, deux hommes débarquent devant le théâtre, radio à la main, le son poussé à fond, et commencent à demander au public amassé là de s’activer, chanter, sauter, et j’en passe. Un autre, depuis le balcon du bâtiment, hurle dans un mégaphone, flanqué de Vincent Macaigne. C’est ainsi que commence l’Idiot; les spectateurs sont jetés dans une machine en route, et inutile de dire qu’elle va à toute vitesse. Une fois les chants d’anniversaires et autres files indiennes pour aller crier devant le Châtelet passés, on nous invite à rentrer dans la salle.

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Samuel Rubio, tous droits réservés

Là, ambiance de boîte de nuit, des lumières jaillissent de partout, la musique résonne jusque dans les escaliers d’accès. Les équipes de la Ville servent des bières sur scène, et les acteurs nous invitent à les rejoindre. C’est ainsi que la pièce en elle-même commence tout naturellement, dans la continuité directe du spectacle auquel nous assistons depuis bientôt quarante minutes.

Les protagonistes s’invectivent à coups de mégaphones, et autres micros, se balancent les répliques au visage comme des coups de fouet. Au fil de ces quatre heures, ils font rire, mettent mal à l’aise, nous prennent à partie, émeuvent. C’est une sorte de décharge électrique continuelle, on ne nous laisse aucun répit, et tant mieux. Si bien qu’en sortant, personne ne sait trop quoi dire, les visages mêlent fatigue et excitation. Les heures qui suivent sont pour le moins agitées. Mais c’était si énergique qu’on ne saurait trop s’en plaindre.

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Samuel Rubio, tous droits réservés

 

 » L’amour abstrait de l’humanité est presque toujours de l’égoïsme « 

L’Idiot, c’est une sorte de cri d’espoir au milieu d’un monde qui sombre. La perte des repères, l’arrivée soudaine de nouveaux procédés, de modes de fonctionnement qu’on ne connaissait pas; tout ça était déjà présent dans le roman de Dostoïevski. Mais la force de Vincent Macaigne, c’est de le répéter, de montrer que ce qui était dit il y a 150 ans par l’auteur russe est toujours d’actualité.

Mychkine s’accroche au monde tant qu’il le peut, il l’aime, et tente de le sauver, mais se fait piétiner, cracher dessus, humilier. Personne ne le considère, mais lui voit tout ce qu’il y a de beau là où il est. Dans sa dernière grande tirade, il dit d’ailleurs au public qu’ils sont des princes, des hommes justes, et que, malgré tout le mal qu’on peut dire d’eux, il distingue leur bonté. Il évoque également l’arrivée du crédit et l’accélération de la construction capitaliste, qui lui vient directement de l’ouvrage. Il refuse d’accepter l’arrivée d’un monde nouveau, et tente frénétiquement de la retarder, en vain. Si, aujourd’hui, nous ne sommes plus confrontés aux mêmes changements, la situation est la même. Nous avons construit de belles choses auparavant, qui semblent maintenant s’écrouler. Et l’Idiot, c’est un combat pour la naïveté, c’est l’apologie d’une belle lutte, qui, comme le dit Macaigne lui-même « est une lutte archaïque,un combat récurrent ».

Bertrand Brie

L’Idiot, m.e.s. Vincent Macaigne, adapté de Dostoïevski, revient au Théâtre Nanterre-Amandiers du 4 au 14 novembre. Courez vous acheter une place !


Le pôle culture de SPIV, l’association des bi-cursus Sciences Po – Paris IV, est également allé voir la pièce le dimanche cinq octobre. Voici leurs impressions:

Note moyenne : 4 (À noter un 0,5 de quelqu’un de la rédaction)

Ce qu’on a aimé :

  • La place donnée au spectateur dans la mise en scène : tout est fait pour qu’il ne sache pas vraiment quand commence ni finit la pièce ; s’il est acteur ou non ; la mise en scène impliquant physiquement le spectateur : par le rire, par le malaise dû à ce que l’on voit sur scène ou alors par musique et le niveau sonore agressif.
  • L’humour de la pièce (qui il faut le dire, fait du bien et sauve quelques situations moralement perturbantes)
  • L’un des meilleurs costumes jamais crées à ce jour. Si vous trouvez un endroit où on peut le choper faites nous signe. Les décors bourrés d’images à interpréter aux quatre coins de la scène.
  • L’esprit du livre (oui, on a lu le livre )est respecté. Dostoievski, c’est pas de tout repos mental. Macaigne qui adapte Dostoievski, c’est pas de tout repos non plus (et c’est bien).
  • L’hymne russe version électro. Notre nouvelle musique de réveil. `
  • On est content, finalement, de se faire bousculer. Coucou

Ce qu’on a moins aimé (ou pas aimé du tout) :

  • Les maux de crâne et la nuit d’effervescence mentale qui suivent la représentation (qui empêchent d’ailleurs le marchand de sable de faire son job)
  • 3h30, c’est long. Alors forcément, il y a des « longueurs » (comme disent les critiques de cinéma). Peut-être bien que c’est volontaire.
  • L’association hurlement-microphone : efficace, mais agressif.
  • Pour ceux du Pôle qui voulaient se divertir, ce fut raté magistralement. Mais est-ce le rôle du théâtre ?
  • L’excès de la pièce, partout, tout le temps, que certains ont trouvé génial mais que d’autres ont absolument détesté.
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Philippe Delacroix, tous droits réservés

 

Ce qu’on veut en dire :

D’abord avis aux amateurs du théâtre classique (et QUE du théâtre classique): n’y allez pas si vous ne souhaitez pas être dépaysé. Vous risqueriez de vouloir très vite sortir de la salle. Gardez votre argent et payez des bières à vos amis, ça vaut mieux. Pour ceux qui veulent être dépaysés, et sui se sentent prêts pour une bousculade: foncez, ouvrez grands les yeux et les oreilles, et laissez votre raison se faire guider par vos sensations.

L’Idiot de Macaigne est une véritable expérience théâtrale, dans toute sa cruauté. On pense à Artaud. Pour certains d’entre nous, ce fut la plus grande expérience de théâtre jusqu’à présent. Une expérience de spectateur qui n’est plus le spectateur passif de la représentation classique. Une expérience active et qui laisse des souvenirs.

Macaigne pousse jusqu’à l’exubérance le son, la lumière, les mouvements et le décor. Il dynamite les conventions.  Parfois, ça paraît trop simple. Parfois c’est parfaitement orchestré. Dans tous les cas, ça fait du bien. Plus de place au symbole et moins au discours : c’est ce que voulait Artaud dans son théâtre de la cruauté. Chez Macaigne, ça marche.

En sortant, on ne peut s’empêcher de repenser au Prince Mychkine, l’Idiot lui-même : car ces vagues sentiments de malaise, de désespoir, de tristesse qu’on ressent au sortir de la pièce, ce sontsûrement les siens. Et ces sentiments qui restent, c’est sans aucun doute la plus grande réussite de Macaigne.

Le Pôle Culture de SPIV
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