Idiot : 1200 pages de roman russe sans respirer.

   Les romans russes ont toujours exercé sur moi une sorte de fascination un peu malsaine. Lire du Tolstoï ou du Dostoïevski n’est pas une expérience qui laisse indemme. De la même manière que manger un pot entier de Ben et Jerry’s laisse une impression de satisfaction bouffie, lire Les Frères Karamazoz rend nauséeux et bienheureux. Les descriptions sont belles, les thèmes intéressants, et il y en a beaucoup trop.                                                                                                                                                

   Alors vous pouvez me comprendre, quand j’ai été voir Idiot, une adaptation du roman du même nom de Dostoïevski au théâtre de Belleville, j’avais un peu peur d’en ressortir avec un sourire béat sur les lèvres et un cerveau en miettes. Mais comme je suis courageux et que je ne fuis que devant des personnes physiques de plus grande taille que moi, j’ai gentiment acheté ma place et été m’installer dans la salle. Deux heures plus tard j’en ressortai ravi et toujours capable de réciter mes tables de multiplication, et c’est une raison suffisante pour considérer ce spectacle comme une réussite. Je vais maintenant vous dire pourquoi il est une réussite absolue.

 

 

« Pourquoi disparaître et laisser la place aux autres, quand nous pouvons rester à l’avant-garde et en tête ? Si nous sommes l’avant-garde, nous serons en tête ! Devenons des serviteurs, pour être des chefs ! »

 

   Comme toutes les œuvres de Dostoïevski, celle-ci est politique. L’Idiot est en fait un jeune prince russe, parti en Suisse pour se faire soigner de son épilepsie, et qui rentre ensuite en Russie pour intégrer les cercles privés de sa société aristocratique. Sans connaissances et sans argent, il est libre de ses mouvements et de son jugement ; prêt à se confronter à la noblesse qu’on lui a décrite comme si arrogante et insouciante. La rencontre sera à la fois douce et terrible. Cette rencontre va dépasser le cadre du politique. Le prince Mychkine (le vrai nom de l’idiot) va tomber amoureux de Nastassia Filippovna, aussi perturbante que belle et désirée par tous les hommes de la ville.

 

    Le drame se joue alors sur plusieurs plans : folie humaine, absurdité sociale, démence amoureuse. Solidement intriqués, ces trois aspects de la pièce sont portés à travers une mise en scène soignée (jeu de couleurs pour les vêtements des personnages, lumière angoissante et musique parfois oppressante, parfois rassurante). Au milieu de tout cela, la mise en scène réussit pourtant à garder le cap, toujours juste et malgré ses deux heures de durée, la pièce n’est ni éprouvante, ni assommante. Vous pouvez installer votre Ben et Jerry’s bien sagement au frigo, vous serez encore d’attaque à votre retour de Belleville.

 

    Si Idiot ne tient pas du chef d’oeuvre, elle s’en rapproche dangereusement, un peu comme la Troïka emportée des Frères Karamazov. Je laisse le mot de la fin à Alain Chabat dans La Cité de la Peur :

«  Oh, Serge… Karamazov… Aucun lien, j’suis fils unique. Non parce que Karamasoz… les frères… Aucun lien, j’suis fils unique… ».

 

Note : 18/20.

Tristan du Puy

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