Hokusai, les mille vies du grand maître

Katsushika Hokusai (1760 -1849)
« Vent du sud, ciel clair [le Fuji rouge] »
Série : Trente-six vues du mont Fuji
Fugaku Sanjūrokkei Gaifū kaisei
Début de l’ère Tempō (vers 1830-1834)
Estampe nishiki-e, format ōban
26,1 × 38,1 cm
Signature : Hokusai aratame Iitsu hitsu
Éditeur : Nishimura-ya Yohachi
Londres, The British Museum
© The British Museum, Londres, dist. Rmn-Grand palais / The
Trustees of the British Museum

Du 1er octobre 2014 au 18 janvier 2015, Le Grand Palais (entrée Clemenceau, 3, avenue du Général-Eisenhower, Paris 8e) consacre l’une des plus grandes rétrospectives jamais organisée à ce jour au célèbre artiste nippon qui enthousiasma tout l’Occident, inspira l’impressionnisme et l’Art Nouveau, ce «  vieux fou de la peinture  », Hokusai (1760-1849). Courrez y, courrez y même deux fois car l’exposition fermera du 21 au 30 novembre le temps de changer 175 œuvres des 320 présentées – car la lumière abime les divines mais fragiles estampes – et permettra donc, au plus courageux que la foule n’effraie pas, d’admirer, en tout, 500 œuvres de l’artiste.

Les plus  :

  • Une rétrospective magistrale tant par la quantité, mais aussi – et surtout  ! – que par la qualité des œuvres proposées. (Probablement l’une des dernières rétrospectives de cet ampleur à voir le jour car l’ouverture de l’institut Hokusai en 2015 risquent de limiter le prêt d’œuvres).
  • Un cheminement chronologique qui ne perd pas les non-initiés en route  ! De soigneuses pancartes vous renseigneront sur la vie d’Hokusai, lui et ses mille et une identités.

Les moins  :

  • La foule fait partie intégrante de l’exposition  : d’abord dehors… puis dedans  ! Allez y en semaine, et si possible le soir  : l’exposition est ouverte jusqu’à 22 heures les mercredi, jeudi, vendredi et samedi.
  • La quantité des œuvres présentées : il faudrait non une, mais dix visites pour pouvoir tout admirer.

Note : 4 artichauts sur 5

Katsushika Hokusai (1760 -1849) Hortensias et hirondelles Ajisai ni tsubame Vers le début de l’ère Tempō (vers 1830-1834) Estampe nishiki-e, format ōban 24,7 x 36,6 cm Signature : Saki no Hokusai Iitsu hitsu Éditeur : Nishimura-ya Yohachi Paris, Musée national des arts asiatiques - Guimet © Rmn-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Thierry Ollivier

Katsushika Hokusai (1760 -1849), Hortensias et hirondelles (Ajisai ni tsubame)
Vers le début de l’ère Tempō (vers 1830-1834)
Estampe nishiki-e, format ōban (24,7 x 36,6 cm)
Signature : Saki no Hokusai Iitsu hitsu
Éditeur : Nishimura-ya Yohachi
Paris, Musée national des arts asiatiques – Guimet
© Rmn-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Thierry Ollivier

L’homme au dix-sept vies

Nous l’appelons tous Hokusai (1760-1849) , comme si l’homme qui s’est éteint à 89 ans, n’en avait vécu que 51… Mais c’est en 1798, seulement, que l’artiste décidera de répondre de ce nom  ! L’on décompte plus de 17 signatures, qui correspondent à autant de changement d’identités, et accompagnent autant d’évolutions de son art. C’est à s’y perdre  : « Shunro » à l’âge de 18 ans, puis « Sori », « Taito », etc. – la liste est longue, vous excuserez ce grossier saut en avant.. – et enfin, à 38 ans, « Hokusai ».   Quête identitaire comme quête existentielle de toute une vie, Hokusai regrettera de n’avoir jamais atteint 110 ans  : « A l’âge de 73 ans, j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie (…). Quand j’aurai 110 ans, chez moi, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. ». Telle semble être la leçon du maître, amis peintres et dessinateurs, écoutez-bien  : l’artiste est éternellement perfectible  !

Hokusai est un homme complet  : il s’est intéressé à tous les sujets, du plus trivial au plus noble, et à toutes les formes  : du manga impudent à la plus subtile estampe. Portraits peints et dessinés, scènes de vie et scènes charnelles, illustrations de roman et de poésie, gravures – bien sûr  ! -… Assez pour tirer un trait sur ce vilain préjugé  : Hokusai, c’est beaucoup de spiritualité et pas mal d’au-delà, certes, mais pas que ! C’est avec minutie qu’il représente la « vie vulgaire » : tonnelier, hallebardier, palefrenier, artistes et artisans, le mont Fuji se profilant en arrière-plan, en parfaite symbiose avec la nature.

L’artiste n’échappe pas à la règle sacro-sainte des artistes incompris  : vivre dans l’anonymat, mourir dans l’éclat  ! Son intérêt pour le prosaïsme l’écarte des esthètes contemporains. Ce n’est qu’en 1850, lors de sa découverte en France, que l’Occident se pâme pour les traits gracieux du peintre. Sonnent les débuts du «Japonisme» qu’influencera nos peintres hexagonaux : Claude-Monet, Van-Gogh, ou Toulouse Lautrec !

On aimerait lui dire, au vieux maître nippon  : «  Tu voulais être centenaire, te voilà immortel !  »

Le « monde flottant »

La période artistique la plus connue de l’oeuvre d’Hokusai, celle qui restera dans la postérité, est celle du «monde flottant» ; c’est également au cours de celle-ci qu’il prend le nom d’Hokusai. Le monde flottant est un mouvement ainsi défini par l’écrivain Asai Ryoi : « Vivre uniquement le moment présent, se livrer tout entier à la contemplation de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier et de la feuille d’érable; aimer les chansons, le vin, s’abandonner au flot des divertissements; ne pas se laisser abattre par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître sur son visage, mais dériver comme une calebasse sur la rivière, c’est ce qui s’appelle ukiyo. ». Et, effectivement, nous contemplons, malgré la foule environnante, saisis par la puissance de la sérénité qui se dégage des subtiles et diverses estampes ; nous dérivons, déjà un peu ailleurs, dans les grandes salles qui se suivent. On pourrait rester des heures, étrangement envoûté, devant la minutie du trait du maître, devant l’expression de personnages alanguis ou indifférents, qui semblent nous sourire sans nous regarder, et nous rappellent, tranquilles, les charmes d’un Japon d’autrefois, réel ou rêvé – quelle importance?

 

Katsushika Hokusai (1760 -1849) Cent vues du mont Fuji Fugaku Hyakkei Premier volume : ère Tempō, an V, 3e mois (1834) Deuxième volume : ère Tempō, an VI, 3e mois (1835) Troisième volume : année de publication inconnue Carnets ehon, format hanshibon 3 volumes Signature : premier volume : Nanajūgo rei saki no Hokusai Iitsu aratame Gakyō Rōjin Manji hitsu Sceau en forme de mont Fuji Deuxième volume : Nanajūroku rei saki no Hokusai Iitsu aratame Gakyō Rōjin Manji hitsu. Sceau en forme de mont Fuji Troisième volume : non signé Éditeur : premier et deuxième volume : Nishimura-ya Yūzō Troisième volume : Eiraku-ya Tōshirō Tsuwano, Katsushika Hokusai Museum of Art © Katsushika Hokusai Museum of Art

Katsushika Hokusai (1760 -1849), Cent vues du mont Fuji, Fugaku Hyakkei
Premier volume : ère Tempō, an V, 3e mois (1834)
Deuxième volume : ère Tempō, an VI, 3e mois (1835)
Troisième volume : année de publication inconnue
Carnets ehon, format hanshibon
Signature : premier volume : Nanajūgo rei saki no Hokusai Iitsu aratame Gakyō Rōjin Manji hitsu
Sceau en forme de mont Fuji
Deuxième volume : Nanajūroku rei saki no Hokusai Iitsu aratame Gakyō Rōjin Manji hitsu.
Sceau en forme de mont Fuji
Troisième volume : non signé
Éditeur : premier et deuxième volume : Nishimura-ya Yūzō
Troisième volume : Eiraku-ya Tōshirō
Tsuwano, Katsushika Hokusai Museum of Art
© Katsushika Hokusai Museum of Art

Les Hokusai Manga

Hokusai continue, au fil des années, de refuser. Il refuse la limitation du talent, la circonscription dans l’art. Il s’essaie aux mangas, « dessins dérisoires » ; paysages y côtoient scènes de vie quotidienne, représentations de la faune et de la flore cohabitent avec illustrations de scènes surnaturelles… Ces « Hokusai Manga » n’ont pas grand rapport avec l’acceptation actuelle du genre du manga : ici, les sujets sont décousus, se succèdent, mais pas de trame générale. Ils se présentent sous forme d’estampes, on dénombre quinze carnets. Hokusai a alors déjà 55 ans, mais se trouve encore à la jeunesse de son art: lui-même affirmera que son travail artistique précédant ses soixante-dix ans n’a guère d’intérêt…

Une exposition à aller voir, donc. On en ressort comme apaisé, revenu d’un voyage dans le temps, dans l’espace, et on comprend l’engouement de l’Occident pour Hokusai, représentant de ce Japonisme qui nous semble si doux, un peu étourdi aussi, comme à chaque fois qu’on se trouve devant un homme capable de faire autant, sur tous les sujets, avec toutes les matières, tout au long de sa vie, avec un si grand sens de la beauté – des choses, des gens, du monde. Il serait inutile ici de vous décrire avec précision chaque période, chaque style, chaque thème auxquels le grand Hokusai s’est essayé. Il faut errer, prendre le temps de la déambulation, prospectus à la main, comprendre, ressentir, ou ressentir en ne comprenant pas toujours. Puis ressortir, toujours un peu déçu par l’impossibilité de tout voir, de tout saisir, avec l’impression d’avoir effleuré un monde, qui, sitôt sorti du Grand Palais et revenu sur l’avenue des Champs Elysées, semble s’estomper peu à peu.

Marie Justice & Judith Lienhard

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