[Cannes Classics] Hitchcock/Truffaut de Kent Jones

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Hitckcock/Truffaut de Kent Jones, coécrit avec Serge Toubiana : Une leçon cinématographique ou comment retracer la formidable aventure que fut le Hitchbook

Hitchbook ? Quésaco ? La Bible du cinéma, la crème de la crème, un livre qui est au cinéma ce que A la recherche du temps perdu peut être à la littérature, livre dont se réclament encore aujourd’hui les réalisateurs les plus éminents.

Eté 1962. Le jeune cinéaste François Truffaut -qui vient de terminer le tournage de Jules et Jim et qui a déjà trois films à son compteur- propose à « M. Hitchcock » de faire une longue interview sur huit jours, à Beverly Hills, dans l’optique de déceler les secrets du grand maître et permettre à celui-ci de développer longuement son  approche du cinéma. Mais le désir intime de Truffaut c’est bel et bien d’achever, à travers ce livre, le processus de légitimation entamé depuis les années 1950 aux Cahiers du Cinéma en donnant le coup fatal qui installera définitivement Hitchcock en tant qu’artiste, génie et cinéaste, et non plus comme faiseur de divertissement. Il s’ensuivra donc de longues et précieuses d’heures d’entretien, de discussion, Truffaut interrogeant avec obstination le maître sur chacun de ses films, sur les secrets de son art, les conditions de tournage, la genèse des œuvres, les effets techniques, la construction narrative et l’invitant à poser  un regard critique sur son œuvre. Et Helen Scott, l’ami de toujours, de traduire non sans malice les échanges entre les deux. L’ambiance est exquise dans une décontraction concentrée.

Le film de Kent Jones retrace cette histoire-là. C’est un formidable film-cours consacré au Hitchbook, didactique, clair, passionnant, qui bien que ne pouvant se substituer au livre, vient le compléter habilement, en mettant en correspondance les extraits filmiques et les propos d’Hitchcock. Reposant sur un montage astucieux et habile, fait de photographies, d’interviews et surtout de séquences sonores inédites tirées de cet interview, montage qui parvient formidablement à dépasser l’obstacle essentiel, à savoir l’absence d’images animées de cet entretien. Le tout constitue un film rigoureux du point de vue du livre, cohérent, construit avec soin.

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Plus encore – et c’est peut-être là le véritable tour de force du film- il reproduit le système du Hitchbook en accordant une place importante à la parole de ces cinéphiles admirateurs d’Hitchcock, devenus à leur tour grands cinéastes, et qui posent dans ce documentaire leur regard sur l’œuvre et la pensée cinématographique d’Alfred, tels que Wes Anderson, Martin Scorsese, James Gray, Arnaud Desplechin, David Fincher, Olivier Assayas ou Kiyoshi Kurosawa. Si bien que Kent Jones les fait dialoguer entre eux,  ainsi qu’avec Hitchcock et Truffaut, les réunissant en une table ronde autour du Hitchbook, table ronde du reste au casting qui fait rêver.

Tout le Hitchbook y passe : le McGuffin, qu’est-ce que le cinéma, la question de la spiritualité dans l’œuvre hitchcockienne, qu’est-ce que le suspens, la direction d’acteur, l’organisation de l’espace, la bonhomie et l’humour d’Hitchcock, l’admiration et la sensibilité de Truffaut, le rire d’Helen Scott… Et tout le reste n’est que Cinéma.

Il convient également de saluer le talent de Jones pour faire faire entrer la théorie du Hitchbook  sur l’écran avec une fulgurance follement réussie. Qu’importe que l’on soit habitué à l’ambiance hitchcockienne, c’est un film qui nous parvient aisément. Car, ô mystère de l’image cinématographique, on sent à travers les séquences l’attachement de Jones au Hitchbook, qui a dû être pour lui essentiel. Si bien qu’Hitchcock/Truffaut est plus largement un film d’introspection, un film sur le cinéma, sur son public, sur la passion qui unit les deux. Comme si, au-delà du Hitchbook, il s’agissait d’un film qui donne à entrevoir la dévotion cinéphilique, dans laquelle chacun se retrouve.

Alexandre Abbouche

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