Hippocrate de Thomas Lilti

Hippocrate de Thomas Lilti – Docteur pas du tout maboul
3 / 5 artichauts

Planquez-vous : Benjamin arrive dans le service. Il veut une blouse sans taches, déjà. Ce nouvel interne déboule dans la réalité hospitalière avec une assurance presque arrogante. Une ponction lombaire ? Pas de souci. C’est du moins ce qu’il croit. Arrive alors Abdel, médecin expérimenté en Algérie mais relégué au statut d’interne en France du fait de sa nationalité. Thomas Lilti nous raconte le quotidien d’un service particulièrement difficile, où les infirmiers(ères), les médecins, les aides-soignants (tes) etc sont confrontés chaque jour à des situations délicates. Etant lui-même médecin, on peut légitimement penser que ce qu’il nous montre s’approche de la réalité.

Benjamin, dont le père est chef de service, se rend compte qu’il est face à « des vrais gens ». Il apprend et est parfois effrayé par ses responsabilités et par ce milieu exigeant. Il manque d’ailleurs de se faire écraser par le chariot nettoyant. Benjamin commet des erreurs et doit vivre avec. Le personnage de Jacques Gamblin veille sur tout le monde, y compris son fils. L’engueulade ne peut être que passagère car la solidarité est une donnée nécessaire. Le réalisateur insiste sur cette notion d’apprentissage, puisque même les plus expérimentés ne peuvent se permettre de se passer du doute.

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Thomas Lilti a soigné tous ses personnages, notamment les patients. En choisissant d’en limiter le nombre, il rend possible un attachement du spectateur et une identification au médecin. Le spectateur entend de très près les gémissements de M. Lemoine et c’est autant la main du spectateur que celle du médecin que Madame Richard tente de serrer avec la sienne, frêle, sans force.

C’est parfois le patient qui relève le médecin. Soigner est une épreuve, une malédiction même selon Abdel. Thomas Lilti filme la souffrance. Il lui accorde un regard humain, presque de pitié parfois. La douleur crie jusqu’au bout de la nuit dans les couloirs blancs infinis. Le film porte bien son nom car c’est effectivement sur le rapport à l’éthique et au serment d’Hippocrate que Thomas Lilti amène à réfléchir. Quelle distance le médecin se doit-il de garder ? Sans nous imposer une réponse, Thomas Lilti met en scène des personnages qui se remettent en question face à la douleur extrême et à la fin de vie. Où se trouve l’erreur médicale ? Quel code respecter ?

Après sa poussée d’hormones dans Les Beaux Gosses de Ria Sattouf et sa rébellion adolescente bretonne dans l’enthousiasmant Skylab de Julie Delpy, Vincent Lacoste change de registre avec ce premier rôle où il est plus que convaincant. Son personnage se transforme au cours du film et délaisse l’ado attardé du début pour un jeune homme mature qui se pose mille questions. Mais c’est surtout la fine moustache et les petites lunettes rondes de Reda Kateb qui éblouissent l’écran. Il incarne un homme bon, mais blessé dans sa fierté. Thomas Lilti aborde en effet cette injustice peu connu mais assez scandaleuse du statut des médecins étrangers qui possèdent le statut d’interne lorsqu’ils exercent en France.

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Thomas Lilti, tout en se défendant de signer un film à « message », signe un film aux couleurs multiples qui évite avec réussite le mélodrame, notamment grâce à un humour nécessaire. Le comique des situations doit beaucoup à la désinvolture naturelle de Vincent Lacoste. Le trash des soirées d’internes s’arrête aux chambres de réanimation.

Le film ne s’enferme pas dans le suspense et le romanesque des feuilletons hospitaliers et parvient également à éviter le piège (tentant) du reportage. Les conditions de travail désastreuses de l’Hôpital public sont dévoilées avec sincérité et même si certaines scènes « militantes » pêchent par leur mise en scène « théâtrale » et grandiloquente, on pardonne à Thomas Lilti. Le fait de seulement montrer plutôt que de faire dire aurait sûrement été un parti pris plus adéquat et plus subtil, mais ce n’est pas très important.

On sent que Thomas Lilti filme son « métier » avec amour et, grâce à un réalisme saisissant et des personnages attachants, lui reconnaît une noblesse indéniable.

Augustin Hubert

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