Helena Almeida, Corpus

Pintura habitada [Peinture habitée]
1976
Helena Almeida
Photographie noir et blanc, acrylique, 40 x 30 cm.
Coll. Fernando d’Almeida

 “Corpus”. C’est le nom de la rétrospective consacrée à l’artiste portugaise Helena Almeida au Jeu de Paume jusqu’au 22 mai. Ce nom incarne à merveille la déconstruction qu’opère la peintre, photographe, vidéaste et en somme, plasticienne.  Son travail se concentre sur la prise de conscience du statut du corps dans l’art, et ce avec une grande subtilité que valorise l’exposition.

Depuis les années 60, Helena Almeida s’interroge quant au rapport de l’artiste à sa production esthétique. L’idée simple de jouer avec des tirages en noir et blanc et des supports comme la toile, le fil, la peinture, dans un mélange inoui mais épuré à l’extrême, prend tout son sens avec les phrases décrivant sa démarche.

“J’ai commencé par un langage familier. […] Mon but n’était pas de faire de l’art abstrait et, peu-à-peu, tous ces éléments sont sortis du tableau. Ensuite, la toile a commencé à s’autodétruire. C’était une sorte de destruction, une nécessité d’en finir avec la peinture”. Après des études aux Beaux-Arts, Helena Almeida explore les différentes techniques picturales ; mais elle cherche rapidement à dépasser les limites des supports classiques, et s’exprime autrement : si c’est sur la photographie que se focalise le Jeu de Paume, on peut aussi voir des films réalisés à titre d’expérimentation, où l’artiste se sert de son corps pour faire de sa toile une oeuvre, littéralement.

Tela habitada [Toile habitée] 1976 Helena Almeida Photographie noir et blanc, 205 × 128 cm. Édition de 3. Coll. Galeria Filomena Soares, Lisbonne. Photo Filipe Braga, © Fundação de Serralves, Porto

Tela habitada [Toile habitée], 1976, Helena Almeida. Photographie noir et blanc, 205 × 128 cm. Édition de 3. Coll. Galeria Filomena Soares, Lisbonne. Photo Filipe Braga, © Fundação de Serralves, Porto

Des titres aussi évocateurs que “Ecoute-moi”, “Toile habitée”, nous ramènent à des notions universelles et exaltent nos sens. C’est le concept d’une artiste performative qui transparaît ; l’art n’est plus qu’un prétexte à se voir.

Saída negra [Sortie noire] 1995 Helena Almeida Photographie noir et blanc (5 éléments), 71 × 48 cm (chaque) Coll. Norlinda and José Lima, long-term loan to Núcleo de Arte da Oliva Creative Factory, S. João da Madeira. Photo Aníbal Lemos, courtesy Núcleo de Arte da Oliva Creative Factory, S. João da Madeira

Saída negra [Sortie noire] 1995, Helena Almeida. Photographie noir et blanc (5 éléments), 71 × 48 cm (chaque). Coll. Norlinda and José Lima, long-term loan to Núcleo de Arte da Oliva Creative Factory, S. João da Madeira. Photo Aníbal Lemos, courtesy Núcleo de Arte da Oliva Creative Factory, S. João da Madeira

Quant à l’exposition, elle retranscrit parfaitement la démarche d’Helena Almeida. Au fil des salles, nous comprenons peu-à-peu à quelle point celle-ci souffre du fossé abyssal entre les capacités d’évocation de son travail et sa subjectivité illimitée. On s’attardera sur les chefs-d’oeuvre que sont la photographie “A l’intérieur de moi”, qui reprend le thème du miroir pour y chercher une ouverture, ainsi que la splendide série “Sortie noire”, dépeignant le geste artistique nerveux et torturé, avec une esthétique très pure.

Seduzir [Séduire] 2001 Helena Almeida Photographie noir et blanc (4 éléments), 105 × 72 cm (chaque). Coll. Helga de Alvear, Madrid/Cáceres. Photo Filipe Braga, © Fundação de Serralves, Porto

Seduzir [Séduire] 2001, Helena Almeida. Photographie noir et blanc (4 éléments), 105 × 72 cm (chaque). Coll. Helga de Alvear, Madrid/Cáceres. Photo Filipe Braga, © Fundação de Serralves, Porto

Finalement, “Corpus”, c’est la voie sans issue de l’artiste qui cherche par tous les moyens à donner un sens à son corps, alors même qu’il enferme toute sa sensibilité. Dans la dernière salle, la grande série photographique met simplement l’artiste face à son éternelle limite : elle-même, inanimée.

Les + : une très grande sensibilité qui rend les oeuvres accessibles à tous et nous laisse une belle marge de réflexion. Une bonne cohérence des travaux présentés, et surtout, une exposition courte qui nous laisse le temps de nous attarder sur chacun d’entre eux. 

Les – : L’enchaînement des salles aurait gagné à être plus fluide. Dommage que l’on doive retourner sur nos pas pour accéder aux deux dernières salles. Enfin, les films nous semblent parfois un peu en décalage avec les photographies ; on apprécierait des explications supplémentaires sur la démarche de l’artiste.

Louise Cordier

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