Hannah

      J’ai gaffé, encore. Elle semble si triste dans sa petite capuche, les sourcils arqués dans la pénombre. Les gros yeux qui remplissaient ses lunettes se sont rétrécis. Regards vides d’une femme, douceur insupportable. J’aurais préféré qu’elle fût fâchée, que toute notre histoire se terminât sur une tempête finale, le poignard et le poison, une fin aussi grande que nos poumons. Mais non, je l’ai rendu triste, mais non, je suis un idiot.

       Elle me dit qu’elle souffre mal de voir tant de personnes dans sa maison. Impression d’étouffer (je sais comment elle étouffe –le corps dans la rivière, sur un lit de roseaux, la bouche hors de l’eau, ma petite Ophélia), noyée dans l’écume de vodka (lorsqu’elle laisse tomber ses cheveux, plutôt que d’affluer en cascade, les longueurs océanes s’évaporent en volutes de fumée, châtaines comme le souffle hors de sa gorge tendue), détresse familière (la voix léonine effrayée par la nuit et ses spectres, l’hystérie dans le soleil rêvé, la mélancolie devant le sommeil atroce —d’habitude elle se protège des horreurs vespérales aux bords de la piscine, avec moi et son American Spirit entre les lèvres). Elle me dit qu’elle n’a plus de clope. Nous partons.

     Je me demande si cet accès de désespoir est dû à l’alcool et la fête qui finissent toujours par la rendre maussade ou si je suis le principal fautif. J’ai dû précipiter la chose, elle a l’air d’être davantage touchée par l’appartement que par ma lettre stupide. Elle me parle toujours, c’est déjà ça. Mais sa voix qui fait des manèges s’est éteinte, partie cette voix qui conjugue des torrents d’injures sans jamais verser dans la vulgarité ; elle me parle, non pas par envie, mais bien parce qu’elle sait que demain nous nous perdrons. Grande dame sous ta cape gamine. Et toi, grotesque poète, avec ta poésie inconséquente tu as réussi à faire pleurer la fille.

     Elle m’allume la clope. Vingt-deux ans et incapable de faire fonctionner un feu. Deux bras une bouche et incapable de dire au revoir à une fille. Seuls sur la route, entre deux rangées de maisons naines, les toitures inclinées vers le Pacifique (deux rues et nous y sommes, deux rues puis la falaise, les escaliers et le sable noir), quelques frathouses encore fumantes de fureurs adolescentines, quelques ombres qui déambulent ivres : des reflets de nos silhouettes. Hannah et moi, seuls sur la route, seuls avec toutes ces âmes, errantes et solidaires. Je sais pourquoi son humeur s’est adoucie : la nuit est agréable. La nuit nous a rendu nos promesses. Dans sa voie lactée subtile qui fend le ciel en deux, dans ses trainées d’étoiles, dans ses ombres de palmiers irréelles et pourpres, quelque chose sur demain, un secret : demain ne viendra pas.

      Del Playa, la crevasse à l’escalier en pente. Des gens sur le point de rentrer, torses nus et cheveux mouillés. Ils viennent de se baigner, sans doute pour se laver de l’alcool. Dormez bien, vous que je ne reverrai plus. Beaux inconnus, peut-être qu’on trinquera ensemble une autre fois. Je vous attends, ma vie vous est ouverte.

      Hannah s’y engouffre la première. Les deux bras à l’extérieur des barrières de bois moites, la poitrine en avant, offerte au vide – l’océan qui bat. Elle de dos. Son dos le prolongement des vagues. Cette dernière vision de Californie à jamais.

      Du balcon où nous sommes, juste au-dessus des flots et à peine protégés de leurs éclaboussures, nous assistons au spectacle de minuit. Les rouleaux marins plongent dans le sable et la falaise comme une baleine aveugle. A chaque coup de bélier un gémissement long, sans aucune source, comme si un cri tombait du ciel. Un ciel déchu, avalé et fondu dans la mer. On n’entend qu’une seule chose, requiem de Californie à jamais : la vaste noirceur des vagues. Demain, Hannah, je te retrouverai au son de ce cor déchiré. Je te retrouverai les yeux fermés le buste tourné vers notre bassin notre Californie notre Pacifique, c’est pas une blague.

      Il me semble que par moments la mer se cristallise. La vue, grisée par le flux et le reflux, oublie la notion de mouvement. Même chose pour le flair, le vin avec la cigarette et l’air salin, quelque chose d’exquis. Quant à l’ouïe, il y a longtemps que le vacarme du monde a laissé place à un gentil bruissement, un timide silence. Tandis que les vagues lointaines valsent dans leurs formes émouvantes, celles à nos pieds jaillissent comme du magma, des fleurs d’obsidienne, cristaux opaques et luisants.

      Je cherche les mots pour la consoler. Conclure la soirée et finir notre vie. Je me souviens que pour lire La Mort à Venise, elle m’avait demandé de lui expliquer la philosophie de Nietzsche. Alors j’ai commencé à lui parler de ça, moi imbécile poète.

      Alors j’ai arrêté. Parce que Nietzsche n’importe pas. Parce qu’aucune idée ni aucun art n’a d’importance en cette seconde. Qu’ai-je à faire de toutes nos promesses, de tous nos espoirs stériles pour l’avenir, qu’ai-je à faire de l’éternel retour, si Hannah est de dos, si Hannah est face à cet océan ? Ses cheveux salés, ses lèvres musicales, son amour des peintres classiques, Paris, Rome, LA, SF, Vampire Weekends, The xx, Youth Lagoon, Joyce, ta pipe que j’ai jamais réussi à allumer et que je me suis même brûlé à trois reprises, ta voiture gigantesque parce que tu détestes les Mini, ta manie de me faire chercher à n’importe quelle heure de la journée simplement pour que je descende te voir, ce premier soir où on a vu Oslo 31 août et l’amour religieux dans tes yeux de femme, ce deuxième soir où on a revu Melancholia, ce troisième où tu m’as dit When I grow up I want to live in a castle in Italy or in the south of France and have amazing sex every day and paint beautiful paintings.

 « Write a book about me, Cen. »

      Je comprends mieux. Je le sens maintenant. C’est de cette manière que le temps se déploie. Il n’y a pas de passé. Il n’y a pas de futur. Mon éternité est contenue dans cette île, oui. 


Cen Zhang

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