Hannah (3)

POOLSIDE 1

En contrebas de notre appartement américain, au rez-de-chaussée et comme une fondation supportant les trentaines de demeures, les allées et venues incessantes de ses habitants – curieuse espèce byronienne qui ne dépasse jamais les vingt-trois ans, le piétinement furieux de leurs membres quand arrive la nuit hystérique ; nichée calmement, en bas, comme une fontaine de jouvence qui permet à cette tribu de toujours se renouveler et ne jamais mourir, il y avait notre piscine, couleur soleil le jour, lune la nuit.

Elle n’est pas bien grande, mais enfin, c’est la nôtre. Passé minuit, quand une fois de plus nous avons survécu aux excès de la fête, quand vient le moment où les lumières s’éteignent et ne subsistent autour que des objets bleutés et pénombrés, faiblement tenus en vie par la lueur aquatique du bassin, les reflets des vagues qui s’impriment sur leur texture ; chaises, palmiers, asphalte, tout cela perdent leur formes et se fondent en des striures et remous bleus, ces reflets comme un signal traversent les fenêtres, devenues bleues elles aussi. Alors, quand ce moment intervient dans le cours de notre journée, nuitée, comme il intervenait chaque soir, Hannah et moi nous nous retrouvions, seuls, aux pieds de la source.

Il fallait y boire. Il fallait se raconter notre journée, toutes ces minutes qu’on a passées sans l’autre, toute cette vie – vingt-et-un ans – qu’on a passée sans l’autre.

Je garderai toujours cette image de la femme qui fume au bord de la piscine, sur son trône en plastique. La chaise, les jambes croisées, le coude sur la cuisse et l’avant-bras vertical, l’index et le majeur fendant les lèvres diagonales, et la petite cigarette sans effort pincée.

Comme des animaux, libérés de quelque chose, libres de se reposer, nous nous réunissons dans notre plus simple appareil. Elle chausse ses baskets blanches et sales dans lesquelles ses pieds ont l’air de pieds de chinoise, minuscules créations – et elle de se mettre sur mes pieds, debout, pour mesurer la différence – les mains sur mes épaules, jamais autour du cou à ces moments-là – comme si elle tenait à être mon égal, que me prendre par le cou eût été une faiblesse – elle qui écrase mes pieds avec ses petits souliers, qui contrôle mes épaules avec ses bras – elle qui finit toujours par m’emporter dans sa chute. Par-dessus le t-shirt – ou est-ce une chemise de nuit – sans la revêtir tout à fait, en la portant comme une cape, elle vient avec sa veste en cuir ; je la vois sortir de sa porte, la silhouette drapée, et tandis qu’elle descend les escaliers, les deux manches jetées dans son dos rebondissent au rythme de ses pas – petits pas. Et moi, comme j’étais frileux et que je sortais d’une longue pneumonie, Hannah me donnait lors des nuits fraiches son peignoir brun, un peignoir de fille. Elle avait grand plaisir à me voir ainsi travesti, elle riait d’un sourire profond, et je gardais le peignoir pour qu’elle rît.

Parfois elle venait avec une tasse de thé, parfois une bouteille de vin.

Parfois nous parlions, parfois nous ne parlions pas.

– Je m’inquiète pour ma sœur, on s’est encore disputé l’autre jour. 

– Qu’est-ce qu’elle a ? 

– Elle m’a parlé de son nouveau petit ami. Je l’ai averti sur ce type, ses habitudes, ses fréquentations. 

– Et ça ne lui a pas plu. 

– Non, elle s’attendait à ce que je sois heureuse pour elle, à ce que je la soutienne… Tu la soutiendrais, toi ? 

– Je n’ai pas de frère ni de sœur. 

– C’est pas la question, tu me soutiendrais, toi, en sachant pertinemment que je fais erreur, en sachant que mon choix est mauvais ? Ce type dont elle est amoureuse, il me dégoûte avec son parler du sud qu’il mâche, ses manières barbares, et surtout toute la came qu’il prend… Je veux dire, je fume aussi avec toi, de temps en temps. Mais lui, il a cette odeur sur les vêtements… Cette chemise qui sent la marijuana, cette main qui tremble à force d’amphétamines, les yeux qui ont du mal à me regarder quand il me parle… Elle mérite tellement mieux et elle le sait. Regarde, tu me soutiendrais-toi, si je voyais un type de ce genre ? Tu me soutiendrais ?

– Je crois que je me tairais. Je ne te ferais pas changer d’avis, personne ne le fera. Je crois que je me tairais, mais que j’essaierais de te voir, de te parler comme si de rien n’était. Et puis si je le devais, te ramasser à la fin.

– Mais enfin, Hannah, en parlant de mauvaises fréquentations… Tu sais bien que, enfin, Cap t’a raconté l’histoire, n’est-ce pas ? Sam, Berkeley et tout ça ?

– Oui.

– Et ça va, je te dégoûte pas ?

– Qu’est-ce que je pourrais te dire qui te ferait changer d’avis ? Qui aurait quelque chose à te dire ? Si tout va mal, on se retrouvera ici, quand tout le monde sera couché, et tu m’en parleras.

           

– Hannah, combien de temps est-ce que ça fait ?

– Trois mois.

– Seulement ?

– Seulement.

Cen Zhang

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