Hannah (2)

Et si Eurydice et Orphée s’étaient quittés volontairement ? Tout le temps qu’ils marchaient ensemble à travers les Enfers, sans se parler ou se voir, qu’est-ce qui lui faisait croire que sa femme la suivait, qu’il y avait quelqu’un derrière lui ? Il n’entendait ni ses pas ni son cœur battre, mais il devait continuer sans se retourner, avec le vide devant lui, la noirceur salissant les pupilles. N’importe qui serait devenu fou à sa place, il fallait regarder, il le fallait.

Maintenant considérons la chose : Orphée doutait d’Eurydice, dans le tunnel, vers la lumière. Dans le noir, privé des couleurs et des mélodies, Orphée doute. Bientôt elle me reviendra, se répète-t-il avec insistance comme pour se convaincre. Mais non, il doute, il le sait. Si ce gouffre mystérieux peut faire disparaître ma Eurydice, c’est qu’elle n’a jamais existé. Si j’ai peur maintenant, c’est que j’aurai toujours peur. Eurydice, Eurydice, que deviendrais-tu si je cessais de te regarder ? Je sais que tu me suis… Le sais-je vraiment ? Jamais plus je ne retirerai mes yeux de ton visage, le teint pâle et enfant qui me fait tant souffrir, les yeux trop bleus qui brûlent au soleil, tes lèvres comme des fleurs qui n’éclosent que dans la nuit, ces fleurs qui tombent au toucher de la déesse aux doigts de rose. Eurydice, où es-tu ? Vas tu survivre à ce tunnel et remonter dans la vie avec moi, pour toujours ? Mais si je ne peux pas te voir, comment peux-tu être avec moi ?

Je ne pensais pas être attaché à Hannah d’une manière ou d’une autre. Je n’avais jamais réfléchi à la question. En l’espace d’une semaine, on était devenu aux yeux de tous un couple de vieux : si Cap faisait les trois appartements voisins pour me demander, on lui répondrait systématiquement « check out with Hannah », et puis il aurait ce sourire équivoque, moqueur et bienveillant. En une semaine on bâtit une grammaire qui n’appartenait qu’à nous ; un regard, une syllabe, un ton sardonique suffisaient pour qu’on se comprenne, nos amis se montraient effarés tandis que nous échangions ces complices secrets, la joie dans son rire en crescendo : joie d’être comprise, étrange miracle. Mais il me semblait aussi que bientôt tout s’arrêterait, que de tout ça rien ne survivrait à l’Europe—l’Europe aux anciens parapets. Il fallait vivre intensément, s’embraser comme on le fit, précisément parce qu’il n’en resterait rien. Je sentais, avec cet instinct des gens qui ont le mauvais sang, que l’on retournerait chacun dans notre vie, qu’on serait de toute façon vaincus par le temps et la séparation. Je savais que dans deux, trois ans, autour d’un cocktail nostalgique, on évoquerait ces souvenirs froids à l’aide de grosses gorgées de vodka, histoire de réchauffer ces contes insipides. Alors j’aimais Hannah de tout mon être—et plus encore, comme je n’avais jamais aimé personne, parce qu’il me semblait que je ne l’aimais pas.

C’est seulement deux semaines avant ce fameux départ que je pus mesurer notre proximité, à l’aune d’une brève séparation. C’est seulement là, quand tout était sur le point de basculer et de se fermer, que je compris quelque chose d’essentiel, presque stupide, mais qui jusqu’à ce jour demeure une énigme émouvante : Hannah, cette fille. 

J’entends les klaxons de Nate : je suis en retard, il est énervé, comme d’habitude. Je décide alors de prendre quelques minutes de plus et passer chez les filles, leur dire que je pars à Berkeley assister au plus grand concert de ma vie, cueillir l’envie dans leurs yeux, ravir les gâteaux de Marie, échanger quelques sarcasmes avec Hannah pour me mettre de bonne humeur et ainsi mieux affronter le long trajet à venir. Je tenais également à donner à Hannah l’essai que j’avais écrit sur Keats et son Ode to Autumn car je voulais qu’elle comprenne davantage le poème, mais surtout parce que j’étais le gamin vaniteux de la famille, l’enfant toujours dans la représentation et la compétition, qui avait besoin de sentir qu’on l’appréciait à sa juste valeur. Mais enfin tout ça ils le savaient et s’en accommodaient très bien, non sans piques et ironie ; c’est pour cette raison que je les ai tant aimés, les miens, cette petite famille de ma Californie.

Voici Hannah qui sort de sa chambre, mandée par mon appel. Elle se tient devant l’énorme tableau qui occupe le coin entre sa chambre et la salle de bain, ses jambes découvertes devant le paysage marin, pieds nus, un horizon orange et des mâts d’argent. Des voix la suivent hors de sa chambre, c’est pour son cours sur la Renaissance, me dit-elle, des enregistrements des vers de Byron sur l’Italie. Une tasse à la main elle me propose un thé, je décline le thé (Nate doit être furieux à cette heure), mais accepte de boire (sans y être invité) dans sa tasse, cette tasse qu’elle interdit à tous d’utiliser. Elle soupire et me la tend. Elle sourit. Les vers de Byron nous parviennent indistinctement, une sorte d’écho brouillon, un fond musical sur lequel des voix trébuchent, remontent et expirent ; à cela se mêle notre conversation, triviale sans doute, mais rendue étrange et solennelle par cet enchevêtrement, comme si, à nous deux, nous formions un salon mondain et dans ce dernier, ignorant les Constant et les Chateaubriand, nous vaquions à notre propre harmonie, plus intime et plus mélodique que tous les poètes ennuyés de chez Staël.

Ses cheveux en chignon, les manches du pull rouge retroussées, les yeux claires et les lunettes sur le bout du nez, elle travaillait. Ou cuisinait, je ne sais pas, un des deux. Elle semble toujours si occupée, si vivante, une abeille du pays chaud. Je suis gêné, je ne prenais pas cet adieu au sérieux et pensais simplement glisser un salut sans importance, mais l’ambiance s’alourdit soudain, les mots se perdent, le silence encombrant, il fallait dire quelque chose ou sortir—je ne peux plus sortir, elle m’a pigé, encore. Alors elle me regarde. J’essaie de raconter quelques anecdotes sur le poème de Byron, mais rien n’y fait, elle me regarde. Je ne pars que pour trois jours, tu sais. Oui, tu vas bien t’amuser, ça va être si morne ici sans toi. Mais non, cette ville ne sera jamais morne, il y a toute la vie qu’il te faut ici. Oui, tu as sans doute raison. Lis le Keats, tu me diras ce que t’en auras pensé, c’est vraiment mon poème préféré, on en parlera quand je serai de retour.

Qu’est-ce qui me prend d’avoir cet air pressé, pourquoi mon souffle se coupe-t-il subitement ? Nate peut attendre, il m’attend toujours, mais brusquement une maladie, une impression d’étouffer : sortir de la maison, quitter Hannah avant que ça ne se complique.

Sur la 101, je ne songeais plus à cet épisode bizarre. C’est toujours difficile de dire au revoir, même pour trois jours, surtout pour trois jours, il y a cet avant-goût amer, ce doute dans le cœur de chacun, semblable à la détresse de l’insomniaque, un pressentiment dans lequel s’abîme l’esprit, a taint of death, a flavour of mortality. Mais elle ne va pas vraiment s’ennuyer, elle disait ça sur le moment. Ce soir, chez Sam, tout s’arrangera, l’alcool dans ses poumons elle sera de nouveau heureuse, dans les bras d’un autre, dansante et virevoltante, elle criera de passion, sa voie aiguë qui fait des pirouettes. Je reviendrai dans trois jours, rien n’aura changé, je ne serai jamais parti.

Nous venons de dépasser Salinas, n’est-ce pas, Nate ? Il est dix-neuf heures et le soleil est parti. Pas encore tout à fait nuit, une sorte de pénombre bleu-gris, un brouillard opaque qui aplatit toute chose, routes, montagnes, nuages. Plutôt que de se prolonger, la voie nous donne l’impression d’une montée verticale, jusqu’aux montagnes, les fendant même en deux pour atteindre le ciel. Dans un océan monochrome aux figures écrasées et réduites à des ombres, il ne reste que l’astre jaune au loin pour rétablir la perspective. Comme un phare, ses éclaboussures blanches illunent notre chemin. Mais sitôt que sa lumière attire notre attention, elle s’éteint et se noie sous une rangée de nuages, une sombre meute qui couvre notre voiture. De la fenêtre close, ces nuées marines, comme des cerfs-volants, accompagnent notre voyage. Impossible de s’en défaire, nous voguions dans un écran de brume.

Ainsi, de nuage en nuage, on se rapproche de Berkeley. C’est dans une de ces nuits que j’avais rencontré Nate. Cinq heures du matin, quittant Los Angeles ; trois heures avant cela nous dansions en parfaits inconnus dans un club miteux, il suffisait juste d’une balade en voiture, deux âmes exténuées à l’avant et trois belles dormantes à l’arrière, pour se lier d’amitié pour le reste de la vie. Drôle de vie. Il n’est pas fâché, Nate ne peut pas m’en vouloir de toute façon, pas après toutes nos bravades, tous nos actes insensés. Je lui demande si CC a bien apporté tout ce qu’il fallait pour le concert, il me répond par un grand sourire, tirant sur la caricature du type ténébreux. Requinqué par le plaisir des excès à venir, il se met à chanter, d’une voie affreuse et exubérante, ce qui se joue présentement à la radio : « We’re happy free confused and lonely at the same time, it’s miserable and magical ». Alors, comme frappé par une illumination, il se retourne vers moi (une main sur le volant), compose sa grimace la plus fine, et me dit : « that’s like the perfect song for you, bitch ».

Je reçois un message de Hannah. Long time no see, my stranger. Qu’est-ce qu’elle fait, est-elle sortie ? Les filles sont rentrées à Los Angeles, Cap, Ben et Jo ont aussi déserté Santa Barbara, m’écrit-elle. Elle ne veut pas sortir, les autres l’ennuient, elle s’ennuie. Que fais-je ? Ce n’est que trois jours, je suis sur la route vers une autre ville, un autre pays, San Francisco là où on lit des livres, où il pleut et où les gens ne sont pas heureux, je suis sur cette route violette sans vie obscure comme un tunnel et pourtant à l’air libre, et Hannah est dans notre appartement, probablement devant son émission de télé-réalité, en train de s’émerveiller et de rire avec ce mélange d’ironie et d’amour sincère qu’elle seule connaît : nous sommes séparés. Lui répondrais-je, en risquant de nous lancer vers une conversation interminable et stérile ? Tu sais, Hannah, je ne peux pas te voir en ce moment, rien de ce que je te dirai n’aura d’importance, rien de cet instant ne pourra être vrai, je suis maladroit avec mes mots, je ne sais pas ce qu’ils signifient, s’ils veulent dire quelque chose, pardonne-moi. Tout ça m’importe énormément, alors je ne veux pas le souiller avec des choses inutiles.

Je lui réponds assez succinctement, ces formules lâches, exprimant une approbation réservée, plate. Qu’est-ce que je croyais, qu’elle ne devinerait pas ? Mais cette correspondance me rappelle à la réalité : c’est que l’atmosphère de ce soir est déroutante. Cette route mauve m’a ôté toute envie de lui répondre par des mots, les mots vides. Ingrate nuit, pavés trop bien moulés—on n’a même pas l’impression de rouler, les pneus ne réagissent pas, ils dérapent en silence. Impression de dérader à bord d’une petite barque, sur une eau fangeuse, sans fond, opaque. On avance sans progresser, le ciel nous traque, il nous accable, le même ciel (les mêmes nuages) ; ces endroits si ravissants de jour deviennent insoutenables la nuit : fausses montagnes, fausses maisons, fausse lune. Bonsoir, Styx. En espaçant mes réponses, en les retardant le plus possible, j’évite de lui parler, je triche avec le temps et la nuit. Retenons-nous trois jours, et on pourra se parler autant qu’on voudra ensuite, tête-à-tête, dans la grande foule, face à l’océan, on pourra se voir alors et pour l’éternité, veux-tu ?

À San José, je lui envoie un poème que j’ai composé dans l’attente de pouvoir lui envoyer mes messages, dans la nuit fantastique aux milles fantômes, le carnet sur les genoux, suspendu à la lumière de la lune. Tiens Hannah, un morceau de l’astre telle que je la vois, j’espère que comme ça toi aussi tu la verras, que comme ça mes mots te seront moins vains.

 

The moon stain

Like bleach on skin

Slowly brushes

Freckles on flesh

And fades

 

The tree behind

My window, closes

Round the bare shoulders

Circles, a naked shadow

Bids adieu

 

The last breaths

Breathed on his neck

As kids’ lips

Drawn on a window-pane

Really divine stories

 

And there he goes

Into shadows

And still I breathe

Like a kid, groping

For his vodka smell

Cen Zhang

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