Grave : anatomie d’un succès

Affiche

« Un récit initiatique autour du corps féminin et ses métamorphoses ».

Justine, une adolescente timide et surdouée qui a grandi dans une famille végétarienne, n’a jamais mangé de viande. Au cours d’un bizutage d’intégration au sein de son école vétérinaire, elle est forcée d’ingérer de la viande crue. Peu après, elle se découvre des pulsions cannibales de plus en plus violentes. L’idée est d’une efficacité redoutable, presque autant que la manière dont elle est exploitée : avec audace et surtout nouveauté (parce que sinon c’est facile de faire le/la malin.e en allant taper dans un tabou fondamental de l’humanité pour finir avec un gros navet).

La force de Grave est en effet qu’il ne se contente pas d’être un film de genre avec des scènes gores, comme le buzz autour du film laissait imaginer. C’est avant tout un récit initiatique touchant, qui fait rire et pleurer bien plus qu’il n’a pu faire vomir. Le film s’éloigne en effet de bien des films d’horreur qui mettent l’accent sur le dégoût et l’épouvante, donnant ainsi lieu à des personnages déshumanisés et sans profondeur. Justine, par opposition à sa soeur qui, elle, incarne justement ce ‘cannibale traditionnel’, est une héroïne qui se bat pour conserver son humanité. Son personnage interroge sans cesse le rapport entre corps et esprit et, bien sûr, celui entre humanité et animalité, symbolisé par le cadre de l’action, l’école de vétérinaires.

Tout un travail est fait dans la manière de filmer les corps des animaux et ceux des humains, tantôt à quatre pattes, tantôt fiers et debout. Cette place centrale du corps et de sa métamorphose rappelle bien sûr le cinéma de David Cronenberg, la principale référence dont se revendique la réalisatrice. Tout y passe: la trichotillomanie, les allergies, les vomissements compulsifs, les lambeaux de peau…

© http://grave-lefilm.com/presse/

© http://grave-lefilm.com/presse/

Car Grave est aussi un film sur le corps féminin, non pas sexualisé ni objectifié comme il l’est souvent dans les films de genre, mais filmé d’une manière qui emprunte bien plus à la médecine qu’au voyeurisme ou à une quelconque volonté de choquer. D’où justement un certain malaise… ‘Vous savez, disait la caissière du cinéma aux deux spectateurs masculins devant moi, ce sont surtout les hommes qui se trouvent mal.’ On comprend pourquoi. Enfin, on explore le rapport entre sexe et nourriture par le chemin le plus simple: celui de bouffer l’autre. Et forcément ça secoue.

Si le film constitue bel et bien un ovni dans sa manière de croiser les genres, on retrouve aussi des vieux codes comme ceux du giallo, le cinéma bis italien des années 70s-80s. Les éclairages de couleur vives qui donnent au film sa facture esthétique rappellent ceux qu’affectionnait Dario Argento dans Suspiria. La manière de raconter le bizutage façon film d’horreur donne lieu également à des idées visuelles géniales, des références à Carrie aux plans surréalistes de silhouettes rampant dans la pénombre, semblables à des zombies.

© http://grave-lefilm.com/presse/

© http://grave-lefilm.com/presse/

Car le rituel est important dans Grave. Ce sont les rites initiatiques, que ce soit un bizutage ou une épilation du maillot (ça aussi, une première au cinéma), qui scandent la découverte par Justine de sa part de monstruosité, mais surtout de sa sexualité et de sa force intérieure.

Ajoutons aussi que le cannibalisme c’est grave, mais pas seulement. Le film est en effet doté d’un humour décapant qui donne un recul bienvenu et contribue à rendre l’ensemble encore plus jouissif.

La bande son ajoute également au plaisir.

Entre cette ritournelle de variété italienne, un choix improbable de tubes indés des années 2000 et ÇA (car toute description serait vaine), figure le thème original composé par Jim Williams. Là aussi, le compositeur puise dans la tradition du genre à coups d’orgues apocalyptiques et illustre la scène centrale du film avec une puissance époustouflante.

Âmes sensibles ou non, le film vaut la peine d’être vu. Ne serait-ce que pour s’apercevoir qu’il ne faut pas se fier au sensationnalisme médiatique et que, sur l’échelle du gore, croquer dans une escalope poulet cru l’est bien plus que croquer dans un doigt.

Après tout, c’est ‘juste un doigt’.

Eva

« Un film unique en son genre, largement à la hauteur de ses promesses ».

Grave n’est ni un film fantastique ou d’horreur, c’est une histoire au cadre réaliste qui est à la fois totalement absurde et complétement plausible. Au niveau du fond comme de la forme, le film impressionne par ses choix osés et affirmés et par sa prise de risque radicale. La réalisatrice Julia Ducournau exploite un univers qu’elle a créé de toutes pièces et où elle peut se permettre de fixer ses propres règles, transgressant les limites normalement posées par la morale ou le bon sens. Impossible de ne pas voir du Lynch dans l’étrangeté des situations et du Cronenberg dans la violence surnaturelle, presque mystique, sans pour autant basculer dans le fantastique.

© Pieter De Ridder

La réalisatrice Julia Ducournau © Pieter De Ridder

L’apport de Rubens Impens, chef-opérateur ayant notamment travaillé avec le réalisateur flamand Felix van Groeningen (Alabama Monroe, Belgica, La merditude des choses) est indéniable, Julia Ducournau a ainsi déclaré : « J’avais beaucoup aimé son travail sur La merditude des choses, sa lumière brute, très contrastée. Je ne suis pas fan des lumières qui polissent la peau, qui embellissent tout. Je veux voir la sueur, les pores, les cernes… L’image ne doit pas être moche ou glauque pour autant. Il faut que ce soit coloré, que des teintes ressortent. J’ai une approche expressionniste et n’ai pas peur des faux raccords lumière ».

© http://grave-lefilm.com/presse/

© http://grave-lefilm.com/presse/

La réussite du film tient aussi la performance de sa jeune actrice Garance Marillier qui ne se contente pas d’interpréter le personnage de Justine mais l’incarne jusqu’au bout, au sens littéral de rentrer dans la chair. Sa métamorphose est impressionnante, un habile entrelacs entre fragilité et incompréhension, grâce et violence, abandon et séduction. En filmant le corps de la jeune actrice crument, avec un détachement et une trivialité non dissimulée, la réalisatrice s’affranchit de l’image ordinaire donnée au corps féminin, intensifiant le phénomène de métamorphose.

Objet hybride et résolument déroutant, voire traumatisant, Grave est une œuvre unique en son genre, servie par une narration très intelligente, à la fois épurée et cruelle, et un vrai sens de la mise en scène, succulente et transgressive.

Paul

Bande – annonce : ici

Leave a Reply