Golden Hours, manifeste radical

Golden Hours © Anne Van Aerschot 4_2

Anne-Teresa de Keersmaker revient pour une nouvelle création présentée jusqu’au 20 juin au Théâtre de la Ville. Elle y impose un manifeste de sa radicalité, avec en alternance, un silence aride et la froide musique de Brian Eno qui ponctue le bal de ces corps bruts qui habitent la scène.

Avis : 3,75 sur 5

Golden Hours © Anne Van Aerschot 3_2

Golden Hours © Anne Van Aerschot 3_2

Anne-Teresa de Keersmaeker s’impose comme l’une des, sinon la, figure.s de la danse contemporaine en Belgique comme dans le reste du monde. Avec son école P.A.R.T.S, elle a su apporter un souffle nouveau et radical à la discipline, ne privilégiant pas forcément un mécanisme de séduction du spectateur par la facilité de son approche mais plutôt une certaine difficulté le forçant à réagir, que cela soit en bien ou en mal. On le voit bien à l’occasion de cette nouvelle création qui partage le public. Certains partent avant la fin ou huent lorsque les danseurs, viennent saluer, tandis que d’autres se lèvent et applaudissent à tout rompre. Une seule chose est sûre, rien n’est fait au hasard, et cette radicalité savamment mise en œuvre dans Golden Hours, si elle n’attire fait au moins réagir.

Le spectacle commence avec la musique de Brian Eno résonnant dans la grande salle du Théâtre de la Ville. Plateau nu, seul un grand tableau en ardoise est accroché au mur au fond de la salle. La lumière est minimaliste, un grand néon tamisé à la lumière modulable fait office de seul projecteur. Les danseurs avancent très lentement vers le bord de la scène puis fond demi-tour. La chanson se joue quatre fois, et les interprètes répètent les mêmes gestes jusqu’à ce qu’elle s’éteigne définitivement. A partir de ce moment est entamée une version dansée de la comédie shakespearienne As you like it, dans laquelle deux amants fuient la corruption de la cour pour réfugier leur idylle dans le monde magique de la forêt d’Arden.

Golden Hours © Anne Van Aerschot 5_2

Golden Hours © Anne Van Aerschot 5_2

Cette version évoque un langage du corps amoureux où, si les interprètes sont irrémédiablement muets, ils donnent à voir au spectateur toute la beauté de cette matière brute dansante qui ne nécessite ni musique ni mot pour se faire comprendre. Un silence pesant règne sur la salle où seuls leurs mouvements se font entendre, bien que parfois –très peu- rythmés par un autre morceau de Brian Eno.

Si le spectacle de la chorégraphe flamande n’est pas vraiment un appel à la séduction du spectateur, il peut être fascinant. La beauté de ces femmes et hommes s’agitant sur scène est parfois envoûtante, et le mouvement de ces interprètes avançant lentement au rythme de Golden Hours de Brian Eno est tout à fait émouvant. Cela dit le silence aride qui règne durant la grande majorité de ces 2h15, avec un dispositif minimaliste, est parfois difficile à supporter. Mais ce manifeste radical ne se donne que si l’on se refuse à reculer devant la difficulté, et c’est justement là la beauté de cet art. Rien n’est fait au hasard, et il faut parfois accepter de ne pas comprendre pour se laisser toucher par quelques fulgurances. Ce n’est pas le cas pour toutes les œuvres d’art, mais c’est bien comme cela que Golden Hours peut atteindre son public. Et si elle ne plait, elle ne laisse pas indifférent : le plus beau compliment que l’on puisse faire à une artiste comme Anne-Teresa de Keersmaeker.

Bertrand Brie

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