Go down, Moses

Luca del Pia, Tous droits réservés

Romeo Castellucci, à l’occasion du Festival d’Automne, investit les salles de théâtre parisiennes avec un triptyque inédit  Go Down, Moses (du 4 au 11 novembre), Schwanengesang D744  (du 28 au 30 novembre) et Le Sacre du Printemps (du 9 au 14 décembre). Portrait du premier volet.

Go Down, Moses c’est l’histoire de l’absence du personnage biblique. Romeo Castellucci tisse une réflexion théologique à travers une mise en scène sous forme de tableaux. Les références à des passages de la vie de Moïse – son abandon sur le Nil, le buisson ardent, les quarante jours dans le Sinaï – débordent leur cadre spatio-temporel d’origine en étant à la fois ramenées à l’archéologie de l’être humain, la Préhistoire, et incluses dans une Italie moderne. L’absence de chronologie, comme celle du personnage éponyme, est un parti pris du dramaturge qui souhaite que la juxtaposition d’images apposées, « non décodables », produise d’autres images « qui n’existent pas ».

S’en remettre ainsi à la lecture (re)créatrice du spectateur est audacieux. Cependant le degré d’ésotérisme auquel Castellucci pousse la mise en scène peine à rendre accessible et féconde une quelconque appropriation par le spectateur.

Les plus :

– Les moyens de la mise en scène, grandioses. Le gigantisme des installations, plus vraies que nature, est époustouflant.
– Les acteurs. Tout particulièrement Rascia Darwish en mère infanticide des temps modernes. Elle incarne la détresse, la cruelle lucidité des fous qui, tout en perdant pied avec le monde réel, mettent en lumière les erreurs fondamentales de la société qu’ils rejettent et qui les exclut.
– Les effets sonores. Vos oreilles sont malmenées par le grondement d’une turbine à peine la scène d’ouverture commencée. Puis, entre deux tableaux, vous recevez la caresse d’un chant d’opéra. Très certainement, le son participe à une meilleure immersion dans la mise en scène par un investissement sensoriel puissant.

Les moins :

– L’absence d’une quelconque connexion entre les tableaux. La perception fragmentaire du lien, ténu, avec l’histoire mythique de Moïse peine à faire éclore un sens et laisse le spectateur sur sa faim.
– Les effets visuels, produits par l’apposition d’un voile opaque sur le devant de la scène, ne permettent pas l’inclusion du public entier. Aux premiers rangs, l’effet est convaincant ; plus au fond de la salle, le spectateur peine simplement à voir ce qui se passe…ce qui entrave considérablement la compréhension, déjà pas évidente.
– Le traitement très élitiste du thème religieux. L’esthétique grandiose qui mise tout sur le symbolisme n’est pas accessible à un large public car, en effet, il est préférable d’avoir les références (foisonnantes qui vont de la Bible à la série policière italienne) pour que la connivence intellectuelle fonctionne…

Note : 2 artichauts (sur 5)

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Au théâtre, comme en religion, « au commencement était le Verbe ». Le théâtre rejoint souvent la religion en ce qu’il propose de donner un sens à aux angoisses primordiales des hommes, spectateurs qui viennent opérer leur catharsis, se purger de leurs passions, comme certains se confessent. D’ailleurs, la religion a longtemps vu le théâtre comme un concurrent déloyal, pervertissant les foules avec son pouvoir d’illusion et le théâtre, quant à lui, ne s’est pas gardé de dénoncer l’hypocrisie de la religion, substitut trompeur, obstacle à une véritable compréhension du monde (pensons au Tartuffe de Molière).

Romeo Castellucci vient réactualiser ce vieux débat sur la réflexion théologique au théâtre. Habitué à la provocation, le dramaturge n’en est pas à son coup d’essai : sa pièce Sul concetto di volto nel figlio di DioSur le concept du visage du fils de Dieu») jouée en 2011 à Avignon avait reçu, entre autres critiques, le qualificatif de « blasphématoire ».

Avec Go Down, Moses, il amène sur le devant de la scène le sujet de l’irreprésentabilité de Dieu. La pièce de théâtre devient alors une façon de questionner ce rapport à l’interdiction de la représentation, source de souffrance, vecteur de crise pour les hommes qui ont fondamentalement besoin de comprendre. Comme le Dieu irreprésentable des religions abrahamiques, Moïse disparaît de la pièce du metteur en scène démiurge. Castellucci ne donne à voir que des symboles. Le pan de voile qui sépare la scène de la salle, opacifié par une poudre, n’est pas sans évoquer l’impénétrabilité des voix du Seigneur.

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L’esthétique est saisissante. L’épisode de l’hémorragie post-accouchement sur laquelle s’ouvre la pièce est effroyable de réalisme (au point que certains spectateurs sensibles à la vue du sang vont parfois prendre l’air). Tout aussi éprouvante, la scène subséquente dans laquelle un nouveau-né criant à l’agonie se débat dans un sac plastique, en équilibre au bord d’une poubelle. Dans le tableau « préhistorique », on voit les acteurs, hommes-singes, se disputer une pièce de viande. Ils se font le miroir de la bestialité de l’homme, ramené à l’immanence de sa chair.

Pourtant, Castellucci a d’autres ambitions pour sa pièce que de nous donner des hauts le cœur. L’approche « tripale », servie par une forte mobilisation sensorielle, a pour but de comprendre l’histoire de Moïse, « en voir la structure dans l’archéologie des idées, des images, dans leur interprétation » (entretien avec Romeo Castellucci, par Jean-Louis Perrier, mars 2014).

Mais il concède aussi qu’« il y a (…) des images non décodables, qui sont plutôt là pour tromper ». Et, en effet, il y a parfois de quoi se tromper. Les références pêle-mêle à la tragédie grecque de Médée, à l’exode des Juifs, au genre policier de la Cinecittà, à 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick, et j’en passe, donne l’impression d’un collage loufoque. L’idée de catalyser toutes ses références qui font « notre culture » est louable. Toutefois, à écouter les spectateurs à la sortie de la pièce, on peut penser que le pot-pourri d’images est un échec. D’aucuns en sortent hébétés, d’autres, vexés de ne pas avoir saisi immédiatement le message, amorcent une tentative d’interprétation torturée, plus communément appelée « masturbation intellectuelle ».

J’avais espoir qu’avec le temps, le concentré d’images jeté à notre figure en 1h20 décante et, comme à la sortie d’un procédé photographique, donne à voir les contours plus nets d’une réflexion métaphysique construite. Mais, faute d’une connaissance préalable des symboles, je doute que les images « crues » se livrent d’elles-mêmes. Castellucci place le théâtre dans un Olympe, irréprochable esthétiquement, mais inaccessible au commun des mortels.

Astrid Chevreuil

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