En attendant Moïse

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Après avoir joué son spectacle Go down, Moses au Théâtre de la Ville durant le Festival d’Automne 2014, Romeo Castellucci est invité au Printemps des Comédiens. L’occasion de vous renvoyer vers l’article écrit par Astrid Chevreuil en début d’année, et de vous faire part d’un avis différent !

Avis : 4 sur 5

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Après l’expérience Castellucci, on comprend l’idée de « laisser décanter » le spectacle. C’est parfois brutal, tant sur le plan de l’expérience esthétique que du spectacle lui-même. Saisissant, impressionnant, perturbant, parfois violent ; Castellucci use de tout son talent de plasticien pour reprendre à son compte l’idée de Moïse, son histoire, son personnage. Un spectacle fragmentaire, où le metteur en scène tisse le lien entre notre époque et des temps immémoriaux, où l’homme vivait encore dans des cavernes. Le propos, s’il est intéressant n’est pas nécessairement bien construit ; en revanche l’esthétique est frappante pour qui n’a jamais rien vu du célèbre italien.

Difficile de résumer tel spectacle dans la mesure où la trame narrative est heurtée. Tout commence par des femmes et des hommes déambulant dans un musée, et affichant un tableau où est représenté un lièvre. S’ensuit une scène d’accouchement particulièrement douloureuse dans des toilettes ; accouchement au cours duquel la jeune femme fait une hémorragie, particulièrement impressionnante, maculant la pièce de sang. On voit juste après un nourrisson hurlant et se débattant dans une poubelle, avant de voir apparaître un commissariat où est interrogée la jeune femme. Celle-ci part dans un délire mystique où elle annonce que son enfant ne serait autre que Moïse, destiné à guider le peuple, et qu’il fallait qu’elle l’abandonne pour qu’il s’en sorte et devienne le porteur de flambeau de l’humanité. Puis, elle disparaît dans un scanner avant de laisser place à une caverne où s’agitent d’anciens Hommes.

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Castellucci l’a dit lui-même durant la rencontre organisée au Printemps des Comédiens, chacun peut nourrir le spectacle de ses propres interprétations, tous ne peuvent le voir au travers du même prisme. Lui-même ne distille pas une lecture réchauffée, tout simplement parce qu’il n’en a pas. Il s’agit là de fragments qui lui sont parvenus au fil de ses peurs, par son imagination… par du travail également, mais de ce tout ressort un spectacle que chacun vit à sa manière. Certains thèmes récurrents apparaissent, et ce qui a constitué pour moi le fil rouge de ce spectacle est ce besoin de Dieu, un Dieu que l’on cherche dans les périodes malheureuses, lors des drames de l’existence. Cette femme qui accouche pense que l’humanité a besoin d’un sauveur, qui serait donc son fils. En parallèle, lorsque l’enfant de la femme des temps anciens meurt et qu’il est enterré, juste après qu’elle ait fait l’amour pour donner la vie une nouvelle fois, elle se dirige vers le tulle qui sépare le public de la scène, et y marque un SOS avec sa main empreinte de terre. S’ensuit la réapparition du scanner à l’entrée de cette saisissante caverne. La femme en sort et arrive dans la caverne en apercevant le SOS qui en appelle à une entité absente, qu’elle recherche désespérément – Dieu ? – marquée sur le tulle qui sépare leur monde d’un au-delà. Les douleurs des deux femmes se font écho. La recherche d’un sauveur, d’un guide pour les hommes, est constante, et on l’y retrouve dans l’image du lièvre. Le lièvre est symbole de la fuite, d’une sorte de présence masquée – il est suffisamment rapide pour qu’on ne le voie pas lorsqu’il court, et il est toujours présent, caché. Une fuite constante, comme l’explique Castellucci lui-même, qui ouvre l’idée de l’existence d’un Dieu que l’on ne peut se figurer, mais que l’on représente quand même, à l’image du lièvre peint. Un Dieu qui est là sans être là ; dont les hommes implorent l’aide, l’envoi d’un guide sur Terre, un homme, qui, à l’image de Moïse, pourrait les sortir du trouble et du malheur.

Le tulle qui sépare le plateau de la salle donne un sentiment de protection au spectateur, mêlé à l’impression d’un songe. Un songe superbe, parfois léger sur le plan dramaturgique, mais passionnant.

Bertrand Brie

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