Gala, la danse à l’état brut

12

Dans le cadre du Festival d’Automne, Jérôme Bel présente Gala au Théâtre Nanterre-Amandiers, spectacle dans lequel il fait monter sur scène et danser des amateurs. Ainsi, il poursuit sa démarche d’ouvrir la danse à ceux qui en sont d’ordinaire exclus, dynamitant les codes du genre.

Vous passerez un moment intense et drôle, résolument jubilatoire avec Gala, mais tout commence par une introspection. Le spectacle débute en effet par la projection de photographies de lieux de représentation en tous genres. Cirques romains, grande salle de l’Odéon, clairière avec seulement quelques bancs en bois, plateau planté au milieu du désert… Alors vous réfléchirez : finalement, la scène est espace extrêmement ambivalent, à la fois attirant et effrayant, canalisant fantasmes et angoisse. Y monter, c’est être au cœur de l’attention et devenir pour quelques instant une vedette. En revanche, c’est aussi prendre le risque du ridicule en s’offrant entièrement au regard de centaines de spectateurs. Cette projection de scènes sur scène s’inscrit dans la réflexion que mène Jérôme Bel sur la danse, s’attachant à en décortiquer les codes et les mythes, semblablement à ce que faisait Roland Barthes. Le choix de cette intrigante mise-en-abyme comme prélude au Gala nous pousse à nous demander ce que représente pour chacun de nous la scène, nous qui n’y mettrons pas les pieds ce soir. Bel semble vouloir préparer notre regard qui se posera bientôt sur ceux qui, bien que pas bien plus préparés que nous, oseront y aller.

9

Car les danseurs qui arrivent enfin sur scène n’ont jamais mis les pieds dans une école de danse. La raison de leur présence ici réside seulement dans leur amour pour le mouvement, pour la musique ; ils sont des amateurs au sens étymologique du terme. L’un d’eux s’avance sur l’avant-scène, et tourne la page d’un chevalet à feuilles mobiles sur lequel est inscrit : « ballet ». Alors, le « Gala » débute. Un à un, défilent les amateurs. Chacun exécute à sa façon une pirouette un peu bancale, un saut de chat suivi d’un atterrissage incontrôlé, qu’il parvient à grandmal à rattraper avec un air digne. Ces seize danseurs sont de tous les âges, de toutes les morphologies, et chacun a sa gestuelle, sa gaucherie bien à lui. Chaque maladresse est singulière, et cela rend cet inopiné ballet plein de richesses. Une petite dame aux cheveux gris s’avance, exécutant avec hésitation mais délicatesse ses quelques pas de danse classique. Du fait de leur inexpertise, les gestes des danseurs ne sont pas « lissés »par la perfection de la technique. Dans cet ensemble hétérogène à l’extrême, se trouvent trois petites filles. Elles sautillent en tous sens, faisant voler leur nattes, avec sur leur visage un sourire éclatant.

Cette joie, c’est ce qui comptait pour Jérôme Bel. Il souhaitait revenir à l’essence de la danse comme un amour du présent, pour le plaisir pur d’emplir l’air de ses mouvements ondoyants.

9312_800_-1_FSImage_0_Jerome_Bel_-_Gala___Veronique_Ellena

Le thème change, nous passons à la valse. Des couples improbables se créent alors : un jeune homme dégingandé aux lunettes de travers tient dans ses bras un homme mur aux cheveux gominés, les yeux fardés, drapé d’une robe orientale. Une jeune fille en fauteuil roulant se laisse entraîner par un danseur, qui, lui, est un professionnel – Jérôme Bel en a mêlé quelques un au spectacle, pour mettre encore en valeur sa diversité. Ainsi se poursuit le gala, au gré des changements de thèmes musicaux. Si les enchaînement s’avèrent parfois un peu long, certains moments vous feront clairement rire aux éclats, comme lorsque, par exemple, le chevalet à feuilles mobiles révèle les mots : « Michaël Jackson ». Chacun défile alors sous les applaudissements du public, en un moonwalk plus ou moins réussi. Certains critiqueront cet emploi de la musique populaire, de ces rythmes que nous connaissons tous et qui facilitent tant l’adhésion du public. Il est vrai qu’au cours de ce passage, Gala manque de prendre des airs de fête d’école de fin d’année. Et puis, non, car tous se rassemblent ensuite pour clore le spectacle sur plusieurs séquences de groupe aux morceaux très éclectiques, menées pour chacune par un danseur différent. Les scènes se font alors encore plus savoureuses, spécialement lorsque c’est un professionnel qui dirige les mouvements : les amateurs qui tentent alors de reproduire ses figures élaborées et ses acrobaties expertes sont un immense potentiel comique. Beaucoup s’effondrent en pleine figure hip-hop ou manquent de se casser la figure dans une tentative très, très loupée d’arabesque. Nous rions beaucoup, attendris, mais sans jugement, et au contraire admiratifs de ces gens, pourtant comme vous et moi, qui viennent de bousculer un code sempiternel de la danse. Même dénués de la beauté rigoureuse des gestes de danseurs entraînés, de l’harmonie parfaite de leur corps souples, les amateurs de Gala signent un vrai bon spectacle dansé, tout simplement grâce à leur amour pour la danse, pure. Gala est presque finalement une sorte d’Art Brut tel que le définissait Jean Dubuffet. Personnes ordinaires sans aucune formation artistique, ayant donc échappé au moule de la technique, ces danseurs sont des “irréguliers”, des “diamants bruts”, dont l’intériorité s’exprime sans entrave académique aucune. Quant à nous, nous sortons du théâtre avec l’envie de traverser le parc André Malraux en sautillant en tous sens et en se trémoussant sur des rythmes imaginaires.

gala_jerome_bel_8346_credit_dorothea_tuch

Gala ne joue plus au Théâtre de Nanterre – Les Amandiers (mais pensez à surveiller la suite de la programmation de ce CDN!). En revanche, il est possible de voir le spectacle de Jérôme Bel au Théâtre de la Ville du 30 novembre au 2 décembre, à l’Apostrophe, le 13 octobre et au Théâtre Louis Aragon le 5 décembre.

Marianne Martin

Leave a Reply