From black and white to color, William Eggleston

Fâcheuse tendance que celle qui consiste à réduire un artiste à son œuvre la plus connue, à le figer dans une époque, à gommer le long tâtonnement artistique qui précède – et procède à – la pièce maîtresse. Il existait un autre William Eggleston (1939 – ), avant « l’inventeur de la photo couleur » (selon John Szarkowski, directeur du MoMa), avant celui qui popularisa les clichés aux couleurs saturées par le dye transfer, de l’Amérique des années soixante. C’est cette maturité progressive que met en perspective la commissaire d’exposition, Agnès Sire, dans la rétrospective From blanc and white to color, à Fondation Henri-Cartier Bresson, jusqu’au 21 décembre.

Les plus :

  • La découverte de clichés noir et blanc, moins connus, de l’artiste
  • Les joies d’une exposition de petite taille : un affichage restreint, mais de qualité, qui garantit une meilleure attention aux œuvres
  • La réussite du projet de la commissaire d’exposition : montrer comme l’artiste tâtonne avant de trouver sa propre signature

 Les moins :

  • Légende et mise en contexte rudimentaires qui laissent le non-initié un peu perdu

 

Note : 4,5 artichauts sur 5

 

Le lieu, d’abord. Non sans quelques ambitions, William Eggleston affirmait, plus jeune, ne pas imaginer « faire mieux que de parfaits faux Cartier-Bresson ». Ça n’est donc pas un hasard si le théoricien, voire magicien, de « l’instant décisif » accueille, dans son antre, le cadet admiratif. Derrière la filiation spirituelle, le lieu retenu est d’autant plus pertinent qu’il matérialise ce tournant décisif, dans la carrière du photographe, du passage du noir et blanc à la couleur. Alors qu’Henri-Cartier Bresson (1908-1004) n’utilisait que des pellicules noir et blanc, qui permettaient mieux, selon lui, de retranscrire toute l’échelle de valeurs d’intensité lumineuse, William Eggleston s’émancipe peu à peu de son maître à penser un peu vieux jeu.

 

C’est alors qu’il découvre le dye transfer, un procédé de tirage sophistiqué, mais coûteux, qui sature les couleurs, très utilisé par la publicité. S’il le présente comme une changement mineur : « Quand je suis passé du noir et blanc à la couleur, la seule chose qui a changé ce sont les films » ; c’est déjà un autre William Eggleston que l’on découvre, dans un style plus personnel, que l’on appellera bientôt la « Eggleston touch ». Certes il reste fidèle au « roman-fleuve » qu’il entreprit à ses débuts : photographier son quotidien à Memphis (dans le Sud des Etats-Unis), mais les spectateurs font l’expérience – unanime, je crois – que ce sont bien les clichés couleurs qu’ils retiennent, et son impressionnante maîtrise des teintes qu’ils admirent.

D’Henri-Cartier Bresson, demeure toutefois l’originalité du regard, à travers la prise de vue qui joue avec les points de vue : celui de la mouche lorsqu’il photographie le sol de très haut ; du chien lorsque l’on se retrouve à hauteur de la bête à quatre pattes. Les cadres, souvent très resserrés, nous forcent à inventer l’histoire, à reconstituer seul cette prise de vue. A qui sont ces pieds coupés aux chevilles ? Pourquoi cette femme, au brushing impeccable, est-elle assise au bord de la route ? Ne cherchez pas la réponse : ni légende, ni date ne viendront vous aider. Chaque photo est une entité autosuffisante, qui se passe de commentaire.

Réussir à susciter une telle curiosité pour des sujets d’une banalité affligeante – une ampoule, un lavabo, un congélateur – montre comme le défi que s’est lancé William Eggleston est relevé avec brio. La démarche se comprend aussi à la lumière de l’époque : le « pop  art », Andy Warhol, et plus généralement l’ambiance des sixties. Dans cette société de consommation naissante, de prolifération des biens matériels, toute hiérarchie ou noblesse du sujet est abolie. Le photographe épouse cette vitesse, appuyant frénétiquement sur le déclencheur, au prix de quelques imperfections de cadrage. Il y a souvent un détail qui manque – mais où sont les orteils de la femme au brushing ! -, ou qui dérange, ce qui dégage une sensation de spontanéité, parfois de brutalité dans le regard… Comme cette lampe, dénuée d’abat-jour, à la douille apparente, et aux fils pendants, qui force à reporter notre attention, rien qu’une fois, sur l’insignifiance, pourtant grave et mélancolique sous l’objectif de William Eggleston, du micro-événement.

 

Judith Lienhard

 

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