François Truffaut – Cinémathèque

affiche

L’invitation à l’école buissonnière

L’exposition est sobrement intitulée « François Truffaut », sans aucun sous-titre indiquant d’avance un certain angle d’attaque. Sa vie, son œuvre ? Son œuvre indéniablement. Sa vie, un peu moins. Certes il est difficile de parler de la saga Antoine Doinel sans parler de l’enfance du réalisateur qui, bien avant Doinel, a fait les 400 coups avec son ami Robert Lachenay. Une salle est consacrée à sa jeunesse de critique et ses premières amours cinématographiques. Mais la vie privée de « l’homme qui aimait les femmes » n’est pas abordée (ce n’est pas faute de voir les visages de ces femmes projetées sur tous les murs).
Par cette exposition, la Cinémathèque rend à Truffaut l’amour qu’il lui a porté en tant que cinéphile, critique et réalisateur. L’amour de Truffaut pour le cinéma est communicatif et le sera pour quiconque ira voir l’expo et fréquentera ce temple du 7ème art. « Notre cinéphilie lui doit beaucoup. Nous avons appris à aimer le cinéma grâce à Truffaut », nous dit Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque.

Si les nombreuses conquêtes du réalisateur ne sont pas abordées, les héroïnes amoureuses qui peuplent ses films ont droit à une salle entière. L’exposition rappelle bien que, si Truffaut devait être résumé en deux thèmes, ceux-ci seraient l’enfance et l’amour passionnel. Les scènes les plus enflammées de Jeanne Moreau, Catherine Deneuve, Fanny Ardant et Isabelle Adjani défilent sur un écran circulaire, où elles flottent entre les affiches de films.

Catherine Deneuve et Jean-Paul Belmondo dans La Sirène du Mississipi de François Truffaut, 1969. Photographie Leonard de Raemy

Catherine Deneuve et Jean-Paul Belmondo dans La Sirène du Mississipi de François Truffaut, 1969. Photographie Leonard de Raemy

L’enfance, c’est celle de François Truffaut qui séchait l’école pour aller au cinéma. C’est celle d’Antoine Doinel à qui une salle est dédiée. C’est aussi le rapport du réalisateur aux enfants-acteurs qu’il a eu à choisir. Dans une salle, une vidéo montre les essais de L’Enfant sauvage, de L’Argent de poche et autres films-hommages à l’enfance.
Ce thème semble avoir guidé le projet de la Cinémathèque de rendre l’exposition accessible à tous : « A chacun son Truffaut ». On y aborde des thèmes pouvant intéresser les petits comme les grands. Les enfants pourront se plaire à regarder les extraits vidéos, les objets, mettre les casques pour écouter de la musique. Les amoureux des lettres auront des tas de correspondances et de textes à lire. Les grands connaisseurs de Truffaut auront accès à des documents inédits. Ceux qui ne le connaissent pas pourront saisir le gros de son œuvre grâce à l’expo et avoir envie d’en savoir plus.

Extraits des premières pages du scénario de Jules et Jim, circa 1961 Ecritures croisées : texte d'Henri Pierre Roché, annotations de François Truffaut et Jean Gruault La Cinémathèque française, fonds François Truffaut.

Extraits des premières pages du scénario de Jules et Jim, circa 1961 Ecritures croisées : texte d’Henri Pierre Roché, annotations de François Truffaut et Jean Gruault La Cinémathèque française, fonds François Truffaut.

La présentation est complète sans être désordonnée. C’est le premier gros défi qui a été relevé : Truffaut gardait tout, ce qui offre une source d’information, mais aussi un nombre d’archives monstrueux. Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque, commissaire de l’exposition et spécialiste de François Truffaut, a pioché dans les archives du réalisateur et on peut facilement imaginer que le choix a été difficile. En plus des objets, l’exposition va jusqu’à reproduire le bureau du réalisateur, sans oublier l’Oscar du meilleur film étranger (obtenu en 1974 pour La Nuit américaine) sur l’étagère.
La Cinémathèque expose quelques perles, comme un billet d’absence de Robert Lachenay, sans doute parti faire l’école buissonnière « avec son ami Truffaut », ou encore une conversation entre Patrick Auffay et Jean-Pierre Léaud, lors des essais des 400 Coups, pendant laquelle le jeune Léaud dit avec assurance qu’il « aimerait bien continuer » à faire du cinéma.

La relation Truffaut-Hitchcock est vraiment très bien expliquée, la correspondance de Truffaut en révèle les secrets et dévoile son admiration dévorante pour « Monsieur Hitchcock ».
On découvre aussi des aspects plus méconnus de la carrière de Truffaut comme ses rôles dans ses propres films et Close Encounters of the Third Kind de Steven Spielberg.

Alfred Hitchcock remet le prix IFIDA par à François Truffaut pour La Nuit américaine en 1973

Alfred Hitchcock remet le prix IFIDA par à François Truffaut pour La Nuit américaine en 1973

Comme toujours à la Cinémathèque, la scénographie est soignée. La première salle, en présentant pêle-mêle couvertures de magazines dédiées aux films du réalisateur, billets de cinéma du cinéaste en herbe et lettres de mastodontes du milieu (Hitchcock, Bazin), nous fait plonger dans l’univers truffaldien. Quelques bonnes trouvailles égayent le parcours : la reproduction du tableau noir des 400 Coups (sur lequel on peut lire le graffiti qui vaut ses 100 lignes à Antoine Doinel), le mur d’exemplaires des Cahiers du Cinéma, ou encore ces murs couverts de (faux) dossiers aux noms des collaborateurs, cinéastes et auteurs favoris du réalisateur, dans lesquels sont nichés des témoignages sur sa façon de travailler.

Jean-Pierre Léaud dans Les Quatre Cents Coups de François Truffaut, 1959. Photographie André Dino

Jean-Pierre Léaud dans Les Quatre Cents Coups de François Truffaut, 1959. Photographie André Dino

Quelques déceptions cependant…
La musique a une place fondamentale dans l’œuvre de Truffaut. Elle est pourtant reléguée dans une pièce étroite et les relations entre le réalisateur et ses compositeurs ne sont pas développées.
L’exposition présente, comme vous pouvez l’imaginer, plusieurs extraits de films, d’interviews ou d’interventions du réalisateur et de ses associés, mais le niveau sonore est extrêmement bas. Un peu de monde et les précieux témoignages se mêlent aux conversations et aux bruits des autres dispositifs vidéo.
Enfin, un dernier défaut serait qu’il est difficile de faire une sélection pour approfondir certains thèmes. L’exposition regorge d’objets tous plus passionnants les uns que les autres. On aimerait pouvoir passer cinq minutes à lire et relire les lettres et les annotations de scénarios. Mais déjà l’esprit est arraché par une voix sortie d’un film, par un livre de Balzac, par une photo de tournage inédite.

L’épilogue de l’exposition a de quoi surprendre. Serge Toubiana l’a pensé comme un prolongement, comme une présentation de « Truffaut au présent ». Il a donné carte blanche à la réalisatrice et critique de cinéma Axelle Ropert qui elle-même a fait appel à plusieurs jeunes acteurs et actrices du cinéma français (Adèle Haenel, Grégoire Leprince-Ringuet, Vincent Lacoste, etc…). Face caméra, ceux-ci parlent de leur travail d’acteurs, de leurs peines, leurs joies, leurs doutes. Le tout est passionnant et très beau à regarder et à écouter. Tout comme dans les films de Truffaut, le noir et blanc n’arrive pas à enlever la couleur des yeux des acteurs choisis comme s’il fallait faire un casting pour un film de Truffaut… en 2014.

En somme, l’exposition est une invitation à faire l’école buissonnière pour (re)découvrir une œuvre dense, pour aimer ce personnage, aimer le cinéma, et recevoir, par ses films et sa vie, une leçon d’humanité… une véritable « éducation sentimentale ».

Les compléments de l’expo

La Cinémathèque proposera durant les prochains mois une rétrospective complète de l’œuvre de Truffaut ainsi que des projections de films de réalisateurs considérés comme ses héritiers (que vient faire le navet de Valerie Donzelli, La Reine des Pommes, la dedans ?!).

Le Dernier Métro, tout fraichement restauré ressortira en salle à cette occasion !

Sur le site, un document inédit sera mis en ligne toutes les semaines. De nombreuses informations y seront également disponibles.

Un coffret de cinq cd de bandes originales des films du Truffaut sera mis en vente ainsi qu’un coffret de l’intégralité de l’œuvre de Truffaut.

Des lectures de sa correspondance avec Helen Scott, amie et traductrice pour les entretiens avec Hitchcock, seront données les 6 et 7 novembre.

Une conférence donnée par Serge Toubiana, commissaire de l’exposition aura lieu à Sciences Po le 30 octobre à 19h15 en Jean Moulin.

Azilys Tanneau, Charlotte Merveille et Mathilde Dumazet

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