It Follows, quand la mort déambule dans les ruines de Détroit

It-Follows-affiche

It Follows de David Robert Mitchell
4,5 / 5 Artichauts

Inspiré par un cauchemar d’enfance, et probablement de fantasmes d’adulte, le deuxième long métrage de David Robert Mitchell aurait pu être une de ces légendes urbaines que de jeunes américains se racontent pour tromper la monotonie des suburbs. Des jeunes gens qui ressembleraient aux héros du film, une bande d’amis sans histoire. Parmi eux, la jolie Jay a depuis peu un nouveau copain. En couchant avec elle pour la première fois, ce dernier lui « refile » délibérément une chose qui la suivra perpétuellement dans le but de la tuer. Comme le « ça » de Stephen King, elle peut ressembler et prendre la forme de n’importe qui. Elle ne peut pas courir mais elle est là tout le temps, et seule sa proie peut la voir.

Si on récapitule bien, le « it » en question est donc une chose invisible sauf de sa victime. Il se transmet sexuellement, prend bien son temps sans vous courir derrière mais vous met dans état d’angoisse indescriptible et finit par vous avoir sournoisement. Bref, pas la peine de faire un dessin. (mais si il faillait en faire un, ce serait une boule rouge avec des piquants)

It follows a globalement bénéficié d’un bon accueil, notamment en décrochant le Grand Prix du Festival Gerardmer. Mais le film est aussi violemment attaqué pour le « message » (et c’est le cas de le dire) qu’il semble délivrer.
On lui a reproché d’être sexiste, de montrer les femmes trop souvent dénudées par rapport aux hommes, et dans des situations de faiblesse. On lui a également reproché d’être ultra-conservateur et de prôner l’abstinence. Un article de l’Obs va par exemple jusqu’à faire des parallèles avec les discours sous-jacents de Twilight et autres teen movies, dans It Follows ce discours est servi d’une manière redoutablement efficace par l’angoisse et l’épouvante. On peut voir l’acte sexuel comme une manière parmi d’autres de se « refiler » la malédiction, à l’instar de la vidéo dans The Ring de Hideo Nakata, qui remplit le même rôle. Mais le sexe, surtout lorsqu’il est l’élément central d’un film d’horreur, peut charrier un certain nombre de représentations, voire de stéréotypes.

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Dans Teeth de Mitchell Lichtenstein, exemple déjanté de « l’horrification » du sexe au cinéma, qui aborde pourtant ouvertement le sujet de l’abstinence, on ne pouvait pas vraiment discerner de « morale » ni de parti pris vis à vis de l’héroïne et de son vagina dentata[1]. On avait donc davange l’impression d’avoir affaire à une histoire complètement pétée, sans une implication idéologique.

[1] Elément que l’on trouve traditionellement dans de nombreux récits mythologiques du monde entier, il s’agit comme son nom l’indique d’un vagin garni de dents, qui mange ce qu’on lui donne… Dans Teeth, l’héroïne en hérite après un viol, et finit par s’en servir pour punir les hommes qui l’approchent de trop près.

Mais It follows semble bien moins ambigu et les attaques dont il fait l’objet ont malheureusement des chances d’être parfaitement fondées et légitimes.
Mais si le sexisme et la morale puritaine vous font dresser les cheveux sur la tête, c’est aussi une raison de plus pour aller voir le film. Après tout, il parait que c’est censé faire peur.
On reconnait un film d’épouvante réussi non seulement à sa capacité de nous paralyser devant l’écran, mais surtout à sa capacité à nous rendre totalement tarés une fois sortis de la salle. Sur ce point-là, It follows tient du génie tant il réussit à rendre terrifiante une chose totalement anodine et omniprésente: des gens qui marchent. Aussi, si vous rentrez chez vous à pied le soir, attendez-vous à avoir des sueurs froides à la vue de la moindre petite vieille qui traverserait la route dans votre direction. Le mécanisme psychologique, assez vicieux, fonctionne donc parfaitement. Miser sur la lenteur et le prévisible dans un genre qui affectionne davantage l’effet de surprise pouvait être un pari risqué, mais il est magistralement réussi grâce à une réalisation aussi intelligente qu’inventive.

La caméra est schizophrène, adoptant tour à tour le point de vue de la victime et celui de la chose. Parfois, elle se ballade aussi en toute liberté pour faire des travellings à 360°. Mais encore une fois, moins ça bouge, plus ça effraie, et ce sont les plans fixes qui marquent le plus. La chose marche. On la voit arriver, souvent floue, mais là, petite dans un coin de l’écran. Puis on discerne de plus en plus sa démarche fantomatique, son regard vide. On ne voit plus qu’elle… Jusqu’a ce que, n’en pouvant plus, l’auteure de cet article mette sa tête dans son écharpe, pouvant ainsi davantage apprécier un usage du son tout aussi maîtrisé.

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Projeté à Sundance, It follows est aussi un véritable film indé, avec une photographie très soigné. On a d’abord des plans à l’esthétique épurée, au cœur d’une banlieue middle class. L’ambiance et la lumière rappellent parfois The Virgin Suicides, tout comme l’héroïne : la blonde et mélancolique Jay. Mais entre ces images douces et froides s’insèrent des compositions tordues, hallucinées, aux lumières irréelles et aux couleurs vives. Des plans qui continuent à vous hanter pendant des jours (oui oui, it follows vraiment). Un nuage de sang dans une piscine. Une petite veste rouge sous une fenêtre. Et ce plan fixe qui clôt la scène d’ouverture.

La particularité du film est aussi de concilier une dimension moderne et novatrice avec des éléments appartenants aux films d’épouvante plus « classiques ». Les quartiers déshérités de Detroit, une des villes américaines les plus durement touchées par la crise, semblent peuplés de maisons hantées, cliché dont le réalisateur se sert brillamment pour faire ressortir le contraste avec les banlieues aisées dans lesquels vivent les personnages. En revanche, les zombies, qui n’apportent rien au scénario, appauvrissent l’esthétique du film. Ce cliché un peu kitsch aurait pourtant pu produire un décalage intéressant, mais l’effet est raté.

Mais c’est encore la musique, composée par Disasterpeace, qui illustre le mieux ce mélange de styles en intégrant subtilement des sonorités qui rappellent par moments les BO des années 80 comme celles de Goblins pour Dario Argento.

Que vous soyez friands de films d’épouvante ou de films indés, féministe ou non, abstinent-e ou non, ce film vaut le coup d’oeil.
Prévoyez juste de bonnes chaussures pour rentrer.
Et faites attention aux petites vieilles suspectes.

Eva Eskinazi

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