Juste la fin du monde – Home is where it hurts

©Shayne Laverdière – Sons of Manual

Il est facile de comprendre ce qui a plu à Xavier Dolan dans la pièce Juste la fin du monde de Jean Luc Lagarce. Le personnage principal de Louis (interprété par Gaspard Ulliel) fait écho à son parcours de jeune prodige ayant pris très tôt son indépendance pour poursuivre ses ambitions artistiques. La pièce et le film racontent le retour brutal du fils parmi les siens. Lui d’un côté et eux, qui ne l’ont jamais compris, de l’autre.

Dès lors, tous les éléments des succès du réalisateur sont réunis : la figure très « dolanienne » de la mère forte et exubérante, l’hystérie des disputes familiales au fin fond des banlieues tranquilles…

On avait pourtant eu peur des critiques à Cannes… et encore plus de sa réaction. Peur aussi qu’il ne se perde en se défaisant de ses acteurs et actrices fétiches. Si la performance de l’ensemble du casting se révèle globalement juste et honnête, c’est la manière qu’a le réalisateur d’adapter la pièce de Lagarce qui manque parfois de justesse. Par beaucoup d’aspects, on bascule parfois dans le « trop ». Filmer en gros plan un texte qui est fait pour être dit (ou crié) par les acteurs, et reçu par le public avec la distance spatiale et psychologique que permet le théâtre, se révèle à cet égard peu convaincant.

Le réalisateur change aussi ses habitudes musicales en incluant une bande son originale. Celle-ci l’est finalement assez peu, avec le piano-violon-émotion entendu et ré-entendu. Certaines scènes qui auraient pu être bouleversantes sans musique perdent leur intensité émotionnelle. Les classiques scènes « clipesques » sur des morceaux pop, chères au réalisateur, s’imbriquaient assez naturellement dans ses films précédents mais laissent ici davantage une impression d’ajout, de superflu en apparaissant sous forme de flashbacks assez mal intégrés à l’histoire originale.

Mais ces défauts n’empêchent nullement le film d’être, par beaucoup d’aspects, aussi éprouvant que Mommy. À coup d’amorces et de contre-champs, la caméra implacable de Xavier Dolan capture le malaise de ces retrouvailles, et place le spectateur au coeur de la tempête, de ce choc entre deux mondes. Car c’est cette opposition systématique entre une élite urbaine cultivée d’un côté et des classes moins aisées de l’autre qui semble obséder le réalisateur.

©Shayne Laverdière – Sons of Manual

©Shayne Laverdière – Sons of Manual

Dans son premier film, J’ai tué ma mère, c’était à travers Hubert, son alter ego à l’écran, le snobisme insolent et exaspéré de sa jeunesse. On passe à un délire de violence dans Tom à la ferme, où le personnage qu’il joue est au contraire la victime. On retrouve cette violence dans Juste la fin du monde mais, cette fois-ci, Dolan semble prendre la voie encore plus exaspérante de la condescendance, voire du paternalisme. La mère (Nathalie Baye) le dit d’ailleurs explicitement à un moment du film: Louis est le seul « homme de la famille ». Les autres sont des enfants qu’il faut orienter, rassurer. Mais l’auteur sensible et raffiné qu’il est ne sait pas par quel bout prendre sa famille, colérique, qui ne parvient à communiquer son amour que par les cris et les larmes.

La puissance émotionnelle et esthétique des films de Dolan est toujours présente, mais il se dégage aussi du film l’impression que le réalisateur, à bout de course, n’arrive plus à se faire comprendre du spectateur. Cela vient du fait qu’il n’a, à bien des égards, pas réussi le périlleux pari de traduire le théâtre. Mais surtout, on a le sentiment qu’il commence à s’engluer dans ses vielles obsessions, qu’il les rumine de film en film et qu’elles en deviennent de plus en plus indigestes.

Ce qui sauve définitivement le film, c’est une finesse qui apparait par éclairs. Dans la scène d’ouverture notamment, on découvre au réalisateur un certain sens du détail, drôle et poétique, qu’on ne lui soupçonnait pas, et qui nous fait respirer. C’est ce qui nous fait espérer que le cinéma de Xavier Dolan ne s’essoufflera pas de sitôt.

Eva

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