Fashion Mix – Mode d’Ici, Créateurs d’Ailleurs

Vivienne Westwood, robe Fragonard, 1991 Soie imprimée, rehauts de peinture acrylique Collection Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris © Eric Emo / Galliera / Roger-Viollet

L’Artichaut était à la sortie «Fashion Mix» organisée par l’asso mode de Sciences Po, l’Ivresse – un vrai succès ! No worries, tu as jusqu’au 31 mai pour te rendre au Palais de la Porte Dorée – Musée de l’histoire de l’immigration (c’est loin mais ça vaut le coup) !

En partenariat avec le Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris, ‘Fashion mix’ est – comme son nom l’indique – un habile croisement entre la mode et les sciences humaines & sociales. Sa thématique? L’immigration des créateurs, artisans et autres professionnels de la mode en France – ou plutôt à Paris, emblème de la liberté et de l’élégance. Et cela depuis Charles Frederick Worth – fondateur de la haute couture, jusqu’au bouillonnement cosmopolite de la capitale devenu la norme aujourd’hui.

Ou comment «l’excellence» et le «savoir-faire» de la mode française ont été largement modelés et réactualisés par des créateurs étrangers installés en France tels que (en vrac) Azzedine Alaïa, Cristóbal Balenciaga, Elsa Schiaparelli, Yohji Yamamoto, Sonia Delaunay, Raf Simons, Ann Demeulemesteer, Kenzo, Karl Lagerfeld…

Les plus :

  • Le thème insolite et méconnu de l’exposition en fait toute sa richesse !
  • Pléthore d’informations & anecdotes ô combien intéressantes ! Elles proviennent de sources diversifiées (archives de l’Ofpra, journaux, cartes d’identité, dépôts de modèles…) et accompagnent à merveille les tenues somptueuses des créateurs.

Les moins : 

  • Peu de supports audiovisuels, dommage !
  • Évidemment le choix de privilégier certains créateurs plutôt que d’autres ne fait pas l’unanimité, surtout chez les experts de l’Ivresse !
  • L’approche par «correspondances» de la première partie (milieu XIXe – années 1960, avec insertion des parcours personnels dans le contexte historique, politique et culturel) fait regretter le survol un peu hâtif de la période s’étendant des années 1970 à nos jours.

Note : 4,5 sur 5 artichauts 

Charles Frederick Worth photographié par Charles Reutlinger, Inde 1885. © Charles Reutlinger / Galliera / Roger-Viollet

Charles Frederick Worth
photographié par Charles
Reutlinger, Inde 1885.
© Charles Reutlinger /
Galliera / Roger-Viollet

Une énorme mappemonde répertoriant les créateurs selon leur provenance accueille le visiteur – le ton est donné : « l’histoire de la mode est constituée dès son origine par l’adoption des grands talents aux nationalités multiples ». Leurs parcours personnels reflètent les grandes lignes de l’immigration : beaucoup sont des exilés politiques (aristocrates russes après la Révolution de 1917 comme Maria Pavlova Romanoff , Félix & Irina Youssoupoff), des réfugiés de guerre (Balenciaga, Paco Rabanne avec la guerre civile espagnole) ou de massacres (génocide arménien). Si leur installation n’a pas toujours été facile, la France les a fréquemment récompensés par des Légions d’honneur ; même s’il ne faut pas oublier qu’à travers ces médailles « c’est le prestige de Paris que l’on a décoré » (1).

Cependant, qui dit mode dit esthétisme ! L’expo est avant tout un délice visuel puisqu’elle donne à voir des tenues, des robes et des accessoires de haute couture qui sont autant d’oeuvres d’art : le chapeau-chaussure d’Elsa Schiaparelli réalisé avec Dali afin d’appliquer le surréalisme à la mode est dans ce sens une oeuvre totale !

Elsa Schiaparelli, chapeau-chaussure, hiver 1937-1938 Feutre noir Collection Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris © Eric Emo / Galliera / Roger-Viollet

Elsa Schiaparelli, chapeau-chaussure, hiver 1937-1938 Feutre noir Collection Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris © Eric Emo / Galliera / Roger-Viollet

L’accent est mis en premier lieu sur les innovations virtuoses de ces créateurs étrangers, en particulier en matière de design textile et de broderie (voir Mariano Fortuny, Sonia Delaunay, les ateliers Kitmir et plus récemment Issey Miyake).

D’autre part, l’exposition a délibérément choisi des tenues aux marqueurs identitaires très saillants, telles ces robes du soir semblables à des toges athéniennes du grec Jean Dessès – pas forcément représentatives de son oeuvre mais pertinentes dans le cadre de l’expo. Citons aussi l’ensemble très « flamenco » de Balenciaga et le manteau « arlequin » d’Elsa Schiaparelli.

Issey Miyake, robe longue, P/E 1986 Soie artificielle plissée Collection Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris © Eric Emo / Galliera / Roger-Viollet

Issey Miyake, robe longue, P/E 1986 Soie artificielle plissée Collection Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris © Eric Emo / Galliera / Roger-Viollet

Fun fact: Sur les 164 créateurs mobilisés lors des défilés prêt-à-porter printemps/été 2014, 50 étaient français et 114 d’origine étrangère ! Le melting-pot des créateurs semble bel et bien avoir éradiqué toute frontière.

En fin de compte, cette plongée dans l’univers résolument cosmopolite de la mode « atteste du caractère laboratoire de la capitale mais également de la réussite industrielle et économique telle qu’elle est guidée par les groupes de luxe».

 La République de la mode a de beaux jours devant elle !

Cristóbal Balenciaga, ensemble robe et cape, haute couture P/E 1962. Faille de soie imprimée Collection Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris © Spassky Fischer

Cristóbal Balenciaga, ensemble robe et cape, haute couture P/E 1962. Faille de soie imprimée Collection Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris © Spassky Fischer

 Question à… Adrian de Banville, président de l’Ivresse.

En quoi cette expo est-elle particulièrement pertinente pour un Sciencepiste?

Au miroir de l’école, l’expo est un bel hommage à l’environnement multiculturel qui a nourri la mode parisienne dès la naissance de la haute couture jusqu’à aujourd’hui. Preuve en est que la plupart des directeurs artistiques des grandes maisons de couture historiques comme Dior et Chanel ne sont pas des Français natifs. La mode a besoin de ce métissage, et la France aussi! De plus, un Sciencepiste non initié aux arcanes de la couture trouvera quand même de quoi identifier un sous-texte politique, à l’image des documents de naturalisation et des certificats d’internement en camp de réfugiés des créateurs fuyant les crises ou les guerres dans leur pays d’origine. Sans parler des ahurissantes critiques racistes que le journal d’extrême-droite Minute réservait à la nouvelle génération de stylistes japonais dans les années 1980, dont l’influence dans la mode à nos jours est indiscutable.

Une expo insolite et fastueuse donc, qui comblera les amateurs et aiguisera la curiosité des profanes !

 Juliet Copeland

(1) E. M Brunhes,, «Une nouvelle légion d’honneur heureusement décernée : celle de Mr. Molyneux». In L’OFFICIEL DE LA MODE n°106 de 1930 / Page 22 / 23 (c) Les Editions Jalou 1921-2015

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