Vu du pont : éternel Arthur Miller

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Jusqu’au 21 novembre 2015, Ivo Van Hove présente aux Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon sa mise en scène de Vu du pont, une pièce écrite par Arthur Miller au cœur des années 50, inspirée de la condition des immigrés italiens vivant dans les bas-quartiers de New York. Belle et précise, l’écriture de Miller nous entraîne jusqu’au dénouement de ce drame inexorable, dont nous connaissons l’issue dès le début, puisque la pièce est racontée a posteriori par l’avocat que vient voir Eddy Carbone, pour tenter de résoudre par la loi des juges les souffrances que lui cause celle de la nature.

Eduardo Carbone est un docker, et fier de l’être. Depuis vingt-ans, il se bat chaque jour pour ne jamais manquer de travail, se brise l’échine sous les caisses sortant des cargos, mu par la volonté inébranlable d’assurer à la petite Catherine le meilleur avenir possible. Cathy est la nièce de Béa l’épouse d’Eddy, que le couple a recueillie à la mort de ses parents et sur laquelle ils ont fait la promesse de veiller. Cependant, les années ont transformé la petite fille en une jolie jeune femme, épanouie sur de hauts talons et virevoltante dans des jupes un peu courtes. A l’orée du désir, et à l’orée du départ. Eddy ne peut supporter de voir son petit ange s’émanciper et se débat en vain contre le cours du temps et de la nature, malgré les plaintes de son épouse Béatrice – en qui perce la jalousie. Car l’affection prétendument paternelle que nourrit Eddy pour Cathy est loin d’être dénuée d’ambiguïté. Chacune de leurs étreintes et de leurs caresses transpire de ce désir interdit, prémisse du sang qui coulera bientôt. Un soir, arrivent au sein du logis des immigrés, Rodolfo et Marco, entrés clandestinement en Amérique : ce sont des cousins d’Italie, envers lesquels Béatrice a promis d’honorer le devoir d’hospitalité. Dès lors, le drame, irrémédiable, se déploie.

Ivo Van Hove signe une mise en scène de Vu du pont fulgurante et éclatante de simplicité ; sobre et élégante mais jamais aseptisée. Elle contient sous tension des passions destructrices et entravées, dont la plus puissante est celle d’Eddy Carbone, interprété par Charles Berling. Son jeu parvient à couvrir une grande palette d’émotions, restituant ainsi toute la complexité du personnage ; entre  force et finesse, fragilité et volonté intangible d’Eddy. La richesse de cette pièce, rassemblant plusieurs grands problèmes de société, se retrouve dans le personnage d’Eddy, prisonnier de plusieurs conflits intérieurs. Il se fait une fierté d’honorer le devoir d’hospitalité et condamne les traîtres abjects qui courent au Service de l’Immigration dénoncer les clandestins, mais bientôt ses convictions profondes se heurtent à une sorte d’honneur, plus exactement à une volonté obstinée, presque un peu pathétique, d’être respecté. Il dit craindre de voir son nom et son identité souillés aux yeux des habitants du quartier, par le comportement outrancier qu’adopte Rodolfo avec Cathy. Par ailleurs, prolétaire attaché aux valeurs immuables d’un temps passé, Eddy ne comprend pas ce jeune garçon qui s’achète des disques, des chaussures pointues et une veste de la dernière tendance avec sa première paie ; qui aime danser, chanter Pepper Dolls, coudre et cuisiner – « il est pas net, ce type, il est pas net », répète-t-il incessamment. Par-dessus le marché, Rodolfo, cet immigré italien, est blond ! « Eh bien quoi, tu n’as jamais vu un blond ? », demande Béa. Mais ce symbole de délicatesse et de féminité ne cesse de déranger Eddy : « Eh, le Danois ! » aime-t-il l’interpeller. Dans ce conflit de génération, le rejet de l’homosexualité est latent. Le mot n’est jamais prononcé – preuve de la finesse de la pièce de Miller, aux silences riches de sens – mais est ainsi dessiné le portrait d’Eddy, enfermé dans ses principes de virilité et d’honneur, une fierté qui le perd dès lors qu’elle se trouve mêlée à sa passion dévorante et insensée pour Cathy.

Ancré dans le théâtre politique des années cinquante, Vu du pont a été délaissée par la scène théâtrale française depuis l’adaptation de Peter Brook en 1958, sans doute en raison de sa dimension naturaliste. La pièce est en effet une immersion dans les bas-quartiers new-yorkais, dans les codes et les mœurs d’immigrés italiens ; un réalisme social qu’Ivo Van Hove laisse de côté, dépassant le drame et élevant Vu du pont au sublime passionnel des tragédies grecques. Sur une scène placée au centre du public à l’égal des plateaux de théâtres grecs, se déploie la simple et sombre élégance de la scénographie ainsi que sa grande intelligence. Semblable au coryphée, la voix narratrice de l’avocat, Monsieur Alfieri, commente la tragédie à l’œuvre sur le plateau, tandis que lui, reste au-dehors de la scène. Cathy, douce fleur virevoltante, vêtue de vives couleurs, magnétise les regards par l’extrême sensualité qu’elle dégage, que ce soit dans ses rapports avec Eddy ou Rodolfo. Mais cette sensualité dérange ; c’est un désir maudit, à l’image de celui d’un Œdipe pour Jocaste, d’une Phèdre pour Hippolyte.

Si Eddy demeure la première figure tragique de la pièce, emporté par sa passion irraisonnée, Béatrice en est également une victime sublime. Le jeu de Caroline Proust se met en place doucement, pour révéler finalement toute l’ambiguïté de ce personnage, entre abnégation et jalousie, manipulation de Cathy et impuissance devant l’amour « incestueux » de son mari. Elle est difficilement cernable, si ce n’est par sa loyauté inébranlable envers Eddy, envers et contre toutes les souffrances qu’il lui inflige ; toutes les lois inviolables, morales et naturelles qu’il enfreint au cours de sa descente en enfer. La mise-en-scène d’Ivo Van Hove rend bien l’ambivalence de la pièce de Miller, une intrigue dont la finesse empêche toute certitude. Rodolfo est-il franc lorsqu’il affirme à Cathy son amour ou bien est-il, comme Eddy l’affirme, un simple voyou souhaitant épouser une jeune fille naïve dans le seul dessein d’obtenir des papiers ? Par ailleurs, Eddy est-il sincère quand il affirme vouloir pour l’enfant qu’il a élevé un meilleur époux que ce personnage qu’il juge excentrique et malhonnête, ou bien sont-ce seulement des arguments au service de sa jalousie ? L’ambiguïté tient jusqu’au bout. La dualité entre la vision d’un père adoptif aimant, rêvant d’un mariage riche et heureux pour sa fille, et celle d’un homme égoïste, aveuglé par sa passion, n’est pas tranchée : ces deux hypothèses contraires se mélangent ; la vérité est grise et indiscernable. Quant à Béatrice, lorsqu’elle prie avec insistance Cathy de s’en aller du logis familial, il est difficile de distinguer la manipulation d’une femme jalouse, qui cherche à écarter sa rivale, du conseil de la mère aimante souhaitant l’émancipation et le bien de sa fille. Le personnage de Cathy également, soulève bien des doutes ; on croirait parfois déceler, dans ses minauderies et ses étreintes, de l’attirance et un certain plaisir à susciter le désir de son oncle – à moins qu’il s’agisse de l’ignorance, de l’ingénuité d’une petite fille.  Si le texte de Miller ne donne guère de réponse, la mise-en-scène d’Ivo Van Hove n’en fait pas plus.

Arrêtons-nous enfin sur l’acuité avec laquelle le spectacle soulève de grandes questions éthiques et morales, à l’égal, encore une fois, des tragédies de la Grèce ancienne. Si Antigone opposait lois terrestres et principes célestes immuables, Vu du pont confronte règles du cœur et de l’honneur aux lois américaines ; les principes d’Eddy souhaitant empêcher que sa fille ne gâche sa vie avec un « voyou », puis ceux d’un Marco en quête de justice, ne trouveront jamais d’écho dans la juridiction américaine. D’autre part, face aux hésitations de Cathy, très attachée à ne pas froisser son père adoptif qu’elle aime, Rodolfo formule un questionnement moral essentiel : « Imagine que je trouve une petite mésange et que je prenne soin d’elle, au chaud au creux de mes mains… Mais le jour où elle est enfin capable de s’envoler, je refuse de la laisser partir, parce que je l’aime bien trop. Est-ce que j’aurais raison ? ». A côté de cette problématique universelle de « l’ingratitude » d’un enfant chéri, à qui l’on a tout donné et qui pourtant quitte à jamais le foyer, se dessine un autre sujet, d’une grande contemporanéité : celui de l’accueil des migrants. Dans la Grèce Ancienne, accueillir l’étranger était au rang des obligations éthiques, et c’est ce qu’Eddy réaffirme au début de la pièce : il est fier d’accueillir ses cousins, de les sauver de la famine et du chômage qui déciment l’Italie. Mais lorsque que la terre d’accueil connaît aussi la misère, ce devoir sacré des démocraties se trouve mis à mal, par la peur du natif de voir l’étranger voler ses biens, salir son identité, son honneur. Tout comme Eddy craint de voir Rodolfo lui voler l’avenir de sa tendre Cathy, dans un New York des bas-fonds où les perspectives d’élévation sociales sont si faibles.

Ce conflit éternel entre pauvres et migrants résonne plus que jamais avec le débat au cœur de notre actualité européenne . En cela, jouer Vu du pont aujourd’hui est éminemment pertinent, et l’écho des questionnements de Miller dans les années 50 nous saisit avec une émotion sans doute accrue. Néanmoins, la pièce va bien au-delà de cette résonance actuelle, pour soulever des questionnements moraux universels, portés par l’intelligence de la mise-en-scène d’Ivo Van Hove et la puissance de jeu d’une équipe brillante de comédiens.

INFOS

Vu du pont, du 10 octobre au 21 novembre 2015, d’Arthur Miller, dans une mise en scène d’Ivo van Hove et avec Nicolas Avinée, Charles Berling, Pierre Berriau, Frédéric Borie, Pauline Cheviller, Alain Fromager, Laurent Papot, Caroline Proust

Aux Ateliers Berthier de l’Odéon (1 rue André Suares, Paris 17e).

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Marianne Martin

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