Et nous jetterons la mer derrière vous

Image _et nous jetterons la mer_

Et nous jetterons la mer derrière vous
De Anouck Mangeat, Noémi Aubry, Clément Juillard et Jeanne Gomas
Compétition française – Cinéma du Réel – Festival international de films documentaires

Au-delà de la poésie du titre, il y a une tradition : celle de jeter de l’eau derrière celui qui part pour lui souhaiter de revenir en bonne santé. Mais dans ce documentaire, la plupart de ceux qui partent, Sidiqi, Aziz, Younes et Houssine, ne reviennent pas. On les pousse même à partir. Ils viennent d’Afghanistan, du Pakistan, du Maghreb. Ils ont traversé la mer, les terres, des montagnes, des villes et des frontières. Frontières mentales des sociétés symbolisées par la présence de la police et par l’espoir que les migrants mettent derrière elles.

La démarche des quatre jeunes coréalisateurs, Anouck Mangeat, Noémi Aubry, Clément Juillard et Jeanne Gomas, part de leur engagement aux côtés des réfugiés et des sans-papiers dans les alentours de Paris et ailleurs. Elle continue dans leurs voyages : ils refont en sens inverse le chemin parcouru par les quatre hommes qui content leur histoire dans ce film. On découvre au travers de leurs images ces lieux de passage, de transit ou de départ, non-lieux dans lesquels les touristes ne se risquent pas. Au lieu de nous montrer les murs que l’homme érige sur les frontières, des images en Super 8 nous montrent les frontières « naturelles », une mer entre deux côtes, une rivière entre deux rives. Des frontières sur lesquelles on construit des ponts pour les occidentaux mais qui sont des tombeaux à ciel ouvert pour les autres. Le grain peu habituel de l’image frappe le spectateur puisqu’il nous propose une définition de ces lieux de passage différente de la nôtre. Là où nous voyons la beauté d’un paysage, là où traverser est un symbole de liberté, on imagine que les migrants, dont l’identité n’est pas sur un papier mais dans l’histoire qu’ils ont à nous raconter, voient des barrières, des obstacles entre eux et leurs espoirs de liberté.

carte postale

Athènes est à la fois belle et hideuse ; le Parthénon d’Athéna, déesse guerrière, et les groupes d’extrême-droite chassant les étrangers de la place Atiki paraissent bien lâches face à la détermination de ceux qui partent de chez eux. Le trajet de nuit dans la ville est un témoignage particulièrement frappant, Dimitris raconte comment la place est aujourd’hui surveillée par ces groupes d’extrême-droite qui maintiennent les « autres » à l’écart. On a l’impression que la voiture tourne en rond comme Younes, qui parcourt la Grèce d’un bout à l’autre en essayant d’en sortir.

On voit peu le visage de ceux qui nous parlent, pour des raisons de sécurité ou simplement parce que leur voix et leur main, traçant sur une carte leur exil, suffisent. La superposition des témoignages avec les « paysages » est frappante et pleine de poésie. On a des images au charme indéniable (les ruelles d’Istanbul, le linge suspendu sur une corde, le crépuscule sur la ville avec Sainte Sophie se dessinant au loin) sur lesquelles se posent les voix résignées de ceux qui, depuis plusieurs années sont bloqués en Grèce, ceux qui sont passés par les caves d’Istanbul, ceux qui attendent (en vain) que leur demande d’asile soit acceptée.

IMGA1455

La musique, composée en direct sur les images du film par Devrim Cetinkayali et Pauline Willerval, accompagne les images des lieux d’attente. Les morceaux inspiration orientale sont mêlés à des sonorités plus électriques, ils participent par leur authenticité au changement du regard que l’on porte sur les lieux filmés en adoptant le point de vue et les instruments des narrateurs afghans, marocains ou pakistanais.

Quelques chiffres et informations capitales sur l’immigration ponctuent les trajets des réalisateurs quand ils passent d’un lieu à un autre. Ces faits et les images de centre de détention sur l’île de Lesvos (point de chute de ceux qui viennent de Turquie par la mer) nous donnent le sentiment que l’on est né du côté le plus « facile ». L’intention des réalisateurs n’est pas de nous faire culpabiliser mais de nous montrer ce que nous refusons de voir et de nous faire déconstruire l’image que l’on se fait de « l’étranger ». Et ils réussissent, en partie grâce à la plus belle scène du film à mon sens : Aziz vit depuis 10 ans à Mytilini, ville principale de l’île de Lesvos ; dans les ruines d’une maison, il accroche des peintures et écrit sur les murs ses espoirs perdus.

Mathilde Dumazet

Leave a Reply