Entretien avec un producteur – Mathieu Bompoint, l’interview intégrale

bompoint

On vous en avait partagé un extrait dans notre version papier pour la Semaine du Cinéma, voici l’intégralité de l’interview du producteur Mathieu Bompoint!

L’Artichaut a rencontré Mathieu Bompoint, producteur de cinéma passionné depuis une bonne quinzaine d’années, à la tête de la société Mezzanine Films, basée à Paris. Une société qu’il a créée en 2004.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

J’ai étonnamment toujours voulu faire producteur, parce que j’envisageais le métier comme quelqu’un qui porte des projets, quelqu’un qui accompagnait le film du début à la fin. J’avais découvert cela dans un festival de cinéma dans la ville de province où j’habitais. J’ai donc tout le temps orienté tout ce que j’ai pu faire en direction du cinéma, parce que je ne connaissais personne. J’ai fait un stage après le bac à Arte. Je me suis dit ensuite que j’allais faire une école de commerce pour me donner le plus de polyvalence possible. J’ai fait une prépa HEC puis HEC. Après, j’ai commencé à travailler dans une toute petite structure de production en sortant de l’école, en stage pendant six mois, et j’y suis resté sept ans. J’ai commencé stagiaire et j’ai fini responsable du développement. J’avais produit un long-métrage au sein de la boîte, et c’est là que je me suis dit que comme la société avait des difficultés économiques, c’était peut-être le moment de créer ma propre société.

J’ai pris le temps de la réflexion et en 2004 j’ai créé ma société. En parallèle, lors de ses premières années d’existence, j’ai continué à faire de la production exécutive, c’est-à-dire que j’ai fabriqué des films pour des sociétés qui avaient besoin. J’ai beaucoup travaillé avec Sylvie Pialat (productrice et scénariste reconnue). Quatre ou cinq ans après sa création, j’ai pris mon envol en produisant un premier long. Je me suis très vite rendu compte que produire du long-métrage allait prendre du temps. Je me suis donc davantage tourné vers le court-métrage, en me disant que c’était une bonne pratique en tant que producteur, puisque c’est exactement la même chose que des longs : on cherche des financements, on travaille avec des auteurs, on travaille les scénarios, on essaye de faire rentrer les scénarios dans les devis, on rend des comptes aux régions. Cela a été un vrai savoir-faire. J’ai commencé à produire trois à quatre courts-métrages par an, cela fait six ans. J’en suis à 35 courts-métrages et quatre longs-métrages.

En quoi consiste le métier de producteur ?

Le producteur est celui qui accompagne une idée, de sa phase d’idée à ce qu’elle est sur les écrans. Je vois le métier de producteur comme un accompagnateur d’auteurs, c’est-à-dire de gens qui ont des choses à raconter. Il existe d’autres producteurs qui vont être plus les instigateurs et les organisateurs, ceux qui flairent la bonne idée, le bon scénariste, le réalisateur, puis trouver les financements et suivre la fabrication du film. Le producteur n’est pas nécessairement celui qui a l’argent, mais celui qui va faire le montage financier après avoir développé le scénario, qui suit la fabrication ou pas (il peut faire appel à un producteur exécutif) et qui possède les droits sur le film (c’est pour cela que l’on dit que le producteur a un catalogue).

Quelles sont selon vous les compétences requises pour être producteur de cinéma ?

La polyvalence. Il faut évidemment, pour le genre de films que je produis, un certain sens artistique. Pour d’autres, c’est plus avoir un bon flair, si on veut monter des bonnes recettes. Au-delà de ça, il faut aussi des compétences financières, humaines, et puis après on peut déléguer concernant la fabrication technique. On peut ne pas savoir comment on fabrique un film. Maintenant, comme je viens de là, que j’ai fait de la postproduction au début, je trouve très important d’avoir une notion de ce qui coûte quand on fabrique un film, quelle est la valeur des choses. C’est toujours mieux de rester en phase avec cette réalité.

Dans quelle mesure intervenez-vous dans les choix artistiques, par exemple dans le scénario ?

C’est tout un processus. Quand c’est un scénario que je reçois déjà écrit ou un scénario qui est à écrire qui est différent. Quand ce sont des auteurs avec qui je travaille depuis longtemps, on développe une idée. On lit donc à différentes étapes l’écriture : d’abord on traitement de trente pages, puis un séquencier. Au fur et à mesure du travail, on discute de manière assez libre sur la faisabilité. Je ne veux pas que ça soit un frein pour s’interdire d’écrire des choses ou d’avoir des idées farfelues qui vont coûter cher mais je pense que c’est important de les intégrer plus on va vers une faisabilité où on se rend compte. Je pense que quand on fait cet accompagnement d’auteur, c’est de la responsabilité du producteur aussi de tenir informé de cela, et en même temps, je pense qu’on peut avoir des très grandes idées. Ce n’est pas parce qu’on est pauvres que l’on n’est pas ambitieux d’une part. D’autre part, on peut aussi faire des films à gros budget qui sont des films d’auteurs, avec des propositions fortes tant esthétiquement que sur le fait que ce soit grand public. Par exemple, quand Jacques Audiard fait ses films, c’est lui qui décide ce qu’il a envie de raconter, et pourtant c’est très grand public.

Est-ce que vous vous appuyez seulement sur les scenarii que vous recevez pour produire un film ? Ou alors si le réalisateur vient vos voir et que vous le connaissiez déjà, vos allez être plus enclin à travailler avec lui ?

Ca dépend. S’il a fait des films avant, moi j’aime bien voir son univers. Après, le scénario est une base de communication. Mais je peux aussi être enthousiaste avec quelqu’un qui va me raconter une histoire avant qu’elle ne soit écrite, et du coup il faut être à la hauteur de ce qui a été raconté. Le scénario est encore beaucoup le seul moyen que l’on a pour parler du film que l’on veut faire. Pour moi, cela dépend aussi beaucoup de l’univers qu’on me propose : pourquoi il en arrive à raconter cette histoire-là ?

Vous faites partie du Syndicat des Producteurs Indépendants : en quoi consiste-t-il ? Et qu’est-ce qu’un producteur indépendant ?

Notre syndicat intervient aussi bien dans le Web que dans le court-métrage, dans l’audiovisuel et dans le cinéma. C’est sa particularité. Ce qui nous lie, c’est notre volonté de préserver la diversité. Dans ce cadre-là, les producteurs de cinéma représentent dix ou quinze pourcent des producteurs de cinéma dans le marché actuel. La totalité font des films « d’auteurs », aucun ne se tente à du film purement, uniquement commercial. Le terme de producteur indépendant est bien vaste. Il existe un autre syndicat qui s’appelle Association des Producteurs Indépendants (API), qui regroupe UGC, MK2, Pathé et Gaumont. Donc, j’ai envie de dire que la notion d’indépendance dépend beaucoup d’où on parle. Pour moi, un producteur indépendant ne fait pas partie d’un groupe et ne travaille pas de manière récurrente avec un groupe. Il a une indépendance éditoriale totale.

Quels sont vos financements les plus récurrents ?

Il n’existe pas énormément de guichets. Au niveau des aides publiques, cela veut dire soit le CNC (Centre National de la Cinématographie), soit les régions. Les chaînes de télévision, payantes et gratuites également. Et puis après ce sont les mandataires, c’est-à-dire ceux qui veulent exploiter le film en salles, en vidéos, en VOD, à l’étranger, qui peuvent éventuellement donner des MG, c’est-à-dire un minimum garanti, de l’argent en avance sur les recettes qu’ils pensent faire sur le film. Sur les films que je fais, je me rends compte que c’est quand même beaucoup plus souvent des aides publiques, parfois un petit peu des télés et des mandataires. Mais les volumes n’ont rien à voir avec les « gros films ».

Vous appuyez-vous sur des fonds propres de votre société ?

Pour produire mes films, non. Cependant, je n’ai pas assez fait de gros succès pour pouvoir dire cela. Je pense que que ce soit Fidélité Films ou Pascal Caucheteux (de Why Not Productions), qui sont deux genres de cinéma différents, une fois que l’on a un certain volume d’activité et un catalogue, on peut prendre des risques sur fonds propres sur certains films. Les films que j’ai produits n’ont pas encore assez marché pour cela. Par contre, je pense que la mise de fonds propres initiale est tout de même relativement importante pour avoir le temps de démarrer. C’est pour cela que le CNC a remis en place une règle qu’il avait supprimé il y a quelques années, sur la nécessité d’avoir un capital minimum de 50 000 euros pour produire du long-métrage. Il est donc nécessaire d’avoir un peu de cet argent en mise de départ pour voir venir le temps que la structure se mette en place. Sinon, on fait un autre métier, ou alors on voit petit et on est restreint pas ses moyens.

Est-il difficile de passer du court au long-métrage ?

Ce que je vais dire est un peu dingue, mais autant avant, quand on faisait un court-métrage reconnu, on pouvait plus facilement passer au long, autant aujourd’hui, comme de plus en plus de courts-métrages sont produits, le niveau pour arriver à faire un long-métrage. Je vois souvent des réalisateurs qui ont fait deux, trois, voire quatre courts avant de passer au long, tout en ayant en parallèle des gens qui n’en font jamais. Mélanie Laurent peut le faire parce que c’est une actrice connue ou Philippe Claudel parce que c’est un écrivain connu. Les gens qui ne sont pas reconnus professionnellement ou connus médiatiquement passent par le court-métrage. C’est le cas de Toledano et Nakache par exemple avec le court-métrage Ces Jours Heureux qui les a faits connaître. Ils en ont ensuite adapté un long (Nos Jours Heureux). C’est une école très formatrice. Je ne dirais pas que c’est plus facile aujourd’hui, c’est peut-être même un peu plus dur, mais c’est inévitable si on n’a pas d’autres moyens ou connaissances. C’est cela qui est triste.

Vous produisez en ce moment Les Rois du Monde, de Laurent Laffargue, avec Eric Cantona, Céline Sallette, Sergi Lopez…  qui sortira courant 2015. A quel moment ce projet a vraiment débuté ?

Je connaissais Laurent et son travail de mise en scène. En 2010, j’avais vu la pièce dont est tiré le scénario. Nous avons donc commencé à écrire le scénario en 2011. Nous avons ensuite cherché les financements en 2012/2013, et le tournage s’est déroulé pendant l’été 2014.

Propos recueillis par Augustin Hubert

Leave a Reply