Entretien avec Hervé Pouzoullic – Le bigorneau fait la roue

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Hervé Pouzoullic, directeur commercial d’une grande société de biotechnologies, signe un premier roman autobiographique aigre-doux sur la sortie de l’adolescence et les premières amours. Son personnage, un jeune sciences-piste d’une vingtaine d’année, est à la fois drôle et attachant. Le sens du rythme, la construction de l’intrigue et l’allégresse déconcertante de l’écriture gardent le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page. Aujourd’hui, l’auteur s’est assis avec nous pour parler pêle-mêle d’amour, de littérature, de Sciences Po, et de l’acte d’écriture comme éjaculation précoce.

Vous avez publié votre premier roman vers l’âge de 45 ans. Pourquoi vous être mis à l’écriture si tardivement ? Comment êtes-vous devenu un écrivain ?

L’écriture m’a pris le vendredi 2 janvier 2014, à 8h37 précise. Avant, la dernière fois que j’avais écrit, c’était aux impôts. L’envie de célébrer la vie, le temps qui passe, les rencontres, la famille, les enfants, de remercier les quelques femmes qui m’ont fait la grâce de poser leur regard sur moi et de s’arrêter. Pur plaisir personnel, l’écriture relevait plus de l’éjaculation précoce que de l’œuvre structurée. Le premier roman est souvent autobiographique et thérapeutique. Le mien n’a pas échappé à cette règle. Difficile ensuite de se passer de cette drogue dure de l’introspection, de la fantaisie, de l’imaginaire. Alors je me suis lancé. Pas besoin de plan, je savais où j’allais. Je l’ai écrit enfiévré, d’une traite, le weekend, la nuit en dormant, dans le train, dans l’avion. Tout était clair dans ma tête.

Et puis, c’est le livre que j’aurais aimé lire à 20 ans, lorsque j’étais encore à Sciences-Po. Le moins qu’on puisse dire, c’est que j’étais dans le brouillard. Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire après le diplôme. Et les rencontres amoureuses avec les étudiantes tenaient plus du vœu pieu que de la réalité concrète. Je me souviens même être allé allumer un cierge à l’Eglise Saint-Germain des Prés sur le sujet entre deux cours…

Enfin, si vous avez du mal à communiquer avec votre père, je vous livre la solution. Mettez-le en scène ! Ecrivez un roman, cherchez un éditeur, publiez votre manuscrit, offrez-lui votre création. Et demandez à votre père ce qu’il en pense. Ce n’est pas le plus simple pour échanger. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour m’assoir face à mon père et parler de notre relation, à un moment où sa santé déclinait. Le roman est arrivé juste à temps… Quant à mes enfants, quelle fierté de les voir avec mon roman entre les mains. L’esprit de mon père me manque. Ce sera peut-être plus simple pour eux. Comme disait Montaigne, « quand on quitte un livre, on quitte un ami. » J’espère que roman aura le bonheur de devenir le vôtre.

Objectiver sa personne, même si c’est pour l’offrir à ses enfants, est-ce que ça n’a pas un côté effrayant aussi ? 

Je n’ai pu m’offrir le luxe d’une crise d’adolescence. L’écriture est en la matière un dérivatif idéal. Mais le plus compliqué pour moi dans l’écriture, ce sont les scènes érotiques. C’est à la fois très personnel et très compliqué à écrire. On ne sait jamais si on en dit trop ou pas assez. Pour en dire peu sur le sujet, vous avez le confort de l’ellipse, sorte cache-sexe grammatical pour les mièvres. Mais le sexe fait partie de la vie. C’est une rencontre magique, quand l’amour ne se dit plus mais se fait. Je dois l’admettre, ma femme m’a tenu lieu d’expert technique et artistique sur le sujet.

Des scènes de sexe qui vous ont marqué dans l’histoire de la littérature ? 

Romans initiatiques par excellence, Le diable au corps de Radiguet et Les exploits d’un jeune Don Juan d’Apollinaire m’ont infiniment marqué à vingt ans. Quels talents …

Est-ce que vous avez une discipline d’écrivain ?

Quand on est habité, on trouve le temps. Mon rendez-vous principal, le samedi matin. Sinon, quand l’opportunité se présentait. Mais vous savez, on écrit la nuit en dormant, le matin, au réveil, en se rasant ou en prenant sa douche. L’écriture est une passion d’autiste, extrêmement chronophage. La difficulté, c’est de ne pas exclure vos proches. Et ce n’est pas le plus simple. Avec ma femme, quand les enfants étaient couchés, on sortait la vodka, les cigarettes. Je lui faisais la lecture et sollicitais son avis. Sans son intelligence pour ce rendez-vous littéraire, j’écrirais sans doute tout seul à l’heure qu’il est…

D’autres écrivains disent qu’ils ont besoin de faire quelque chose de complètement étranger à la littérature pour réussir à produire quelque chose. Est-ce que vous seriez capable d’écrire si c’était votre seule occupation ?

Je ne souhaite à personne de dépendre de l’écriture. C’est un métier de crève la faim, exercé au sein d’une industrie sinistrée. Je trouve affreuse l’idée de vivre de l’écriture. Pour moi, l’écriture est un acte de liberté, un temps créatif pris pour soi. Une sorte de grand écart facial entre introversion et exhibitionnisme. Comment garder son équilibre quand vous dépendez de votre passion pour vivre ? J’ai besoin de me sentir bien et libre pour écrire.

Votre vision n’est-elle pas un peu idyllique ? On connaît tous de grandes figures littéraires très malheureuses qui ont écrit des chefs d’œuvre très tristes.  

Peut-être, mais c’est comme ça que je le ressens. Les récits négatifs me plombent. Alors, j’essaie d’offrir autre chose, de la truculence, de la joie, des rencontres, de l’amour, de l’humour et des bons mots.

Vous brouillez sciemment les pistes dès votre quatrième de couverture. Pourquoi avoir fait le choix de l’autofiction ? 

On ne se pose pas ce genre de questions quand on écrit. On écrit, c’est tout, et c’est déjà bien. Cela a commencé par une autobiographie, s’est terminé en roman en transitant par l’autofiction. Mais comme le disait Radiguet, « le roman exige un relief qui se trouve rarement dans la vie, il est naturel que ce soit justement une fausse autobiographie qui semble la plus vraie ». La réalité enrichie la fiction. L’inverse marche aussi. Et j’ai du mal à croire que l’autobiographie d’un individu lambda puisse résister aux contraintes du processus d’édition.

A quel point exactement ? Est-ce qu’il y a eu beaucoup de réécritures, de brouillons ?

L’édition est un processus qui m’était complètement étranger. Entre publications à compte d’éditeurs, d’auteurs et auto-publication, l’industrie est plus complexe que je l’imaginais. Je suis allé voir sur internet en posant la question : « Où envoyer son manuscrit ? » Les premiers sites qui sont sortis de cette recherche sont des maisons d’édition dites « à compte d’auteur ». En moins d’une semaine, je reçois une salve de réponses positives. Je me dis que je suis un génie littéraire, le nouveau Céline. Puis je reçois des propositions de contrat et je dois payer pour être publié… J’arrête et prends le temps de me renseigner. Je sélectionne une vingtaine de vrais éditeurs et deux à trois mois plus tard, c’est l’inverse, salve de réponses négatives. Retour sur terre… L’un d’entre eux prend même la peine de me renvoyer une lettre manuscrite pour me dire que pour le bien de la littérature française, je devrais arrêter d’écrire.

Enfin, un jour je reçois un appel téléphonique de Stephen Carrière, qui dirige les éditions Anne Carrière. Il me dit, « si vous avez une demi-heure, passez me voir dans la semaine ». Là l’éditeur m’accueille derrière une pile de livres et me dit : « Je pense que vous avez du talent, mais tel qu’il est, je ne publierai pas votre roman. Soit vous le réécrivez complètement en fonction des indications que je vais vous donner, soit je vous souhaite bonne route. » J’ai pris une semaine pour réfléchir. Cela m’avait pris neuf mois pour écrire mon roman. Alors le bazarder pour tout réécrire… Je suis revenu la semaine suivante, et j’ai découvert l’exigence du roman moderne. Le pitch, la structure narrative, ne jamais perdre son thème de vue, ne pas travailler toujours sur le même registre. Il y a d’autres sentiments à explorer en dehors du bon mot et de l’humour. Mon pitch pour le bigorneau fait la roue ? Pour que l’amour dure, il ne faut pas se comprendre.

J’ai repris les caractères des membres de la famille bretonne, exploré le deuil amoureux, donné de la consistance à mon personnage, exploré ses fragilités et en particulier, celles cachées sous son amour du bon mot et son talent pour la répartie. Au bout de la quarantième page, le thème devait être posé…

Accepter de laisser de côté son égo quand on écrit est sans doute le plus difficile à accomplir. Mais tous les conseils, toutes les critiques ont été les bienvenues. J’ai appris à recentrer, à élaguer et à construire. Je ne partais pas de rien. J’avais mis 9 mois pour finir mon manuscrit et il m’en a fallu 4 pour tout réécrire. Et quand vous êtes en panne d’inspiration, vous avez Google search. Comment peut-on écrire sans Google ? On trouve toujours des informations sur le thème qui vous bloque pour relancer la machine narrative. Si vous avez d’écrire en revanche, évitez les forums, les cours d’écriture, lancez-vous. Les forums, c’est se rendre compte que la moitié de la France écrit, que les 2/3 galèrent et que les ¾ sont frustrés.

Est-ce qu’il y a un livre qui vous a poussé à écrire ? 

 Je dirais Marc Lévy. Je ne plaisante pas. Marc Lévy a un immense mérite : son travail a désacralisé et popularisé l’acte d’écriture. L’univers de la littérature est souvent perçu comme intimidant, réservé à quelques esthètes. Marc Lévy a réussi à vulgariser l’acte d’écriture. Si lui l’a fait, pourquoi pas moi ? Marc Lévy devrait être davantage célébré !

L’envie d’écrire me vient aussi de mes années d’étudiant. Me trouvant peu séduisant physiquement, j’essayais de compenser par le bon mot, les références culturelles. Je citais beaucoup et souvent mal à propos. Mon approche était superficielle, mais la pensée des grands auteurs me rassurait et me faisait oublier mes propres limites. Enfin, à Sciences Po, j’étais fasciné par certains professeurs qui digressaient pendant des heures en nous tenant en haleine. C’est en les écoutant parler que j’ai eu envie d’écrire. 

Vous multipliez les références littéraires dans votre roman, s’il n’y en avait qu’une à garder, ce serait laquelle ?

J’aime cette phrase de Desproges : « Il faut mieux se taire et passer pour un con que l’ouvrir et ne laisser aucun doute à ce sujet ».

En réalité, je ne suis pas très littéraire. Je n’ai pas lu beaucoup de livres mais j’ai avec ceux que j’ai lus un véritable rapport obsessionnel. Cela n’est pas très original, mais Voyage au bout de la nuit est probablement le livre qui m’a le plus marqué. Et puis, je suis un fan absolu de Roméo et Juliette, dont je connais certaines tirades par cœur. Les héros s’aiment et finissent par se tuer. Leur seule ambition, vouloir vivre ensemble. Il y a dans cette histoire une absurdité tragique. C’est à la fois très beau et tout à fait stupide. La dernière mise en scène à la comédie française m’a d’ailleurs beaucoup touché.

L’une des scènes qui m’a le plus marqué est celle durant laquelle votre personnage principal joue au foot aux états unis. Je trouve qu’il y avait un vrai suspens, un vrai sens du détail. Quelle importance attachez-vous aux détails et comment construisez-vous le suspens dans votre roman ? 

Mon éditeur m’a conseillé d’écrire en m’imaginant la scène avec une caméra à l’épaule. C’est très juste et difficile à faire. Mais, cela me parle et c’est comme cela que j’envisage mes scènes.

D’autres scènes sont en revanche beaucoup moins réalistes, je pense notamment à celles qui se déroulent en Russie. Pourquoi avoir fait le choix de l’hyperbole et de l’enjolivement ? 

La réalité dépasse souvent la fiction, surtout en Russie… Jouer avec les sens, partir d’un son, extrapoler jusqu’à la scène d’amour. Voir la vie avec poésie est une forme d’exagération.

L’axiome de base sur lequel se fonde le personnage est que le secret de la recette magique pour une bonne relation amoureuse est l’incompréhension. La compréhension ne guette-t-elle pas le personnage et à fortiori, quiconque s’engage dans une relation amoureuse de longue durée ?

Chacun des partenaires se développe individuellement pour mieux se retrouver ensemble. On a beaucoup de mal à se comprendre soi-même, alors comprendre l’autre…Essayer de régler les problèmes de l’autre est illusoire et sans le doute le meilleur moyen d’échouer en couple. L’amour est une démarche égoïste que l’on mène à deux. Se placer au centre de sa vie est un préalable indispensable au bonheur. Pour bien aimer l’autre, il faut s’aimer d’abord. Pour moi, l’amour est un art de vivre, une culture de proximité. On apprend à aimer en observant ses parents, sa famille. Et après on se débrouille. Mais l’environnement de départ est essentiel pour bien aimer.

Votre personnage drague de façon « old-school », en abordant une serveuse dans un restaurant par exemple. Quel regard est-ce que vous portez sur les jeunes d’aujourd’hui et sur la façon dont les relations se tissent de façon virtuelle, sur les réseaux sociaux notamment ?

Tinder facilite les rencontres. J’aime, de mon côté, ce côté dandy. La phase de séduction est si belle. C’est un moteur de création fantastique. Avec Tinder, on saute cette étape. C’est simple et efficace. Dans la rue, dans un café, tout est tellement plus compliqué, plus vivant, d’une certaine manière.

Les trois relations du personnage principal se déroulent donc avec des étrangères. Je sais que je m’éloigne du sujet mais est-ce que, dans le climat actuel français, vous croyez encore à la possibilité du multiculturalisme ? 

C’est drôle que vous me posiez cette question. L’une de mes motivations, quand j’écrivais ce roman, était aussi de célébrer le multiculturalisme. Il y a tant à apprendre de celui qu’on ne connait pas.

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p 61-62 vous écrivez : « Il y avait bien trop à voir hors du triangle Montparnasse/Saint-Germain/Beaugrenelle où le navire de ma jeunesse sombrait sans plaisir ni passion depuis trois ans déjà. » : quel souvenir gardez-vous de vos années Sciences Po ?

J’en garde un bon souvenir. Sciences Po, c’est un véritable enrichissement intellectuel et culturel. Une forme de banalité de l’intelligence qu’on ne retrouve plus après. Je me souviens d’un sujet que je devais traiter sur le thème « Le totalitarisme a-t’il une fin ? ». J’avais commencé à discuter sur le sujet avec Pierre Hassner, grand spécialiste de la Shoah dans la salle de cours. Nous avions continué notre conversation dans le couloir puis aux toilettes, en urinant côte à côté. C’est le genre de scène complètement surréaliste qui n’arriverait nulle part ailleurs. Et puis, la logique que l’on acquiert avec le plan en 2 parties 2 sous parties s’exporte très bien sur le marché du travail. Par contre, il faut arrêter avec ses tours de table au début de l’année où l’on doit se présenter en mentionnant « quelque chose d’original à propos de soi. » C’est une horreur !

Entretien réalisé par Nicolas Simon

Le bigorneau fait la roue, Hervé Pouzoullic, Editions Anne Carrière, 240 pages,18 €

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