Entreprise jerke sur de la musique pop

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Après la première interview filmée de Moodoïd et la splendide découverte de Grand Blanc lors des 36e Rencontres Transmusicales de Rennes, L’Artichaut n’en a pas, tout à fait, terminé avec le label Entreprise. Cette fois, c’est en son sein que je me suis glissée pour assommer de mes questions Michel Nassif et Benoit Tregouet, les deux grands Manitou qui chapeautent un peu tout ça.

E N J O Y petit lecteur et STAY TUNED.

 

Je suis plus que ravie de pouvoir, enfin, rencontrer les big boss du label Entreprise, ceci étant dit, penchons-nous sur le vif du sujet. Third Side Record, Podium puis Entreprise ? Vous pouvez m’en dire plus sur ce qui a motivé ces évolutions ?

Benoit – Alors, Third Side ça a été créé par Michel et deux autres associés en… 2001 ! Donc y’a longtemps. Dès le départ y’avait un studio d’enregistrement avec des artistes comme Syd Matters, Cocosuma, Flairs, Tahiti Boy et d’autres. C’était un label très lié à la scène indé qui chantait en anglais et à la scène folk puis ça s’est un peu élargi à d’autres genres musicaux. Et puis dans ces années-là c’est un peu la période qui a été touchée par ce qu’on appelle la « crise du disque ». La transition vers le digital en gros. Y’a eu pas mal de réflexions à ce moment-là, notamment sur le modèle économique ou encore sur l’intérêt d’un label  pour un artiste. Enfin tous les débats qui ont eu lieu à cette époque et qui subsistent encore aujourd’hui d’ailleurs.

Et donc on fait quoi ? On a tenté de faire quelque chose avec le projet du Podium. Y’avait La Femme, Blind Digital Citizen et puis d’autres groupes. Le but était de travailler sur des formats courts, c’était ça la première intuition…

Michel – C’est ça. Travailler avec de jeunes groupes en gardant l’idée de faire une première sortie, arriver au tout début de leur carrière, en fait, et développer ça avec le Podium.

Benoit – Par contre, à l’opposé de ce que peut faire un groupe tout seul, on a pu leur fournir un studio, produire vraiment leur travail. En gros, les moyens qu’on peut avoir avec une maison de disques on les mettait sur de tout jeunes groupes.

Michel – Voilà, et sur des formats courts donc sans se projeter vers une grosse carrière ou même un album. Tu vois, quand un jeune groupe démarre il a pas forcement 10 titres qui tiennent la route. C’est l’expérience et la maturité qui permettent d’enregistrer un album solide. C’est pour ça que le Podium ça a été le début d’une réflexion qui a donné naissance à Entreprise avec, d’une part, cette envie de travailler avec de jeunes artistes qui chantent en français, issus de la nouvelle scène dans le sillage de La Femme. Et d’autre part, cette envie de bosser sur des formats courts pour que l’artiste puisse se développer naturellement plutôt que de l’envoyer directement sur un album et des choses un peu compliquées. Le premier album c’est compliqué hein ! Il faut écrire de belles chansons, avoir une bonne expérience pour le studio. En gros, faut pouvoir se poser plein de questions et le fait d’enregistrer des EPs ça permet au groupe de préciser son écriture et ça nous permet aussi d’apprendre à bosser avec eux. A terme, par exemple, avec Moodoïd l’idée c’était d’aller vers un album mais de le faire au bon moment.

 

Du coup, est-ce que ces évolutions vous ont amenés  à travailler différemment ? Le fait d’avoir votre propre studio au sein même du label doit offrir une liberté artistique non-négligeable à vos artistes ?

Michel – Ouais c’est plus pratique, ça offre aux artistes une plus grande liberté, plus de travail, plus de temps…

Benoit – Et puis ça permet aussi une proximité géographique importante. Tu vois c’est là et nous on travaille là ! [ndlr – comme on peut le voir sur la photo ci-dessous, nous étions à la table qui est en premier plan et le studio se trouve juste derrière. A noter que les bureaux sont hors champs à droite de la photo – visite guidée en sus]

salle Entreprise

 

Effectivement, on risque pas de se perdre ! J’imagine que ça vous permet de chapeauter aussi bien le processus de création que de réalisation des morceaux ?

Benoit – Ouais on chapeaute mais en fait on fait un boulot de producteurs. Au même titre qu’un producteur de cinéma chapeaute l’écriture d’un scénario.

Michel – Faut dire qu’en amont on échange beaucoup avec les groupes. On écoute des maquettes, on leur dit de rebosser certaines choses. On fait un vrai travail de direction artistique, de suivi et ça dès l’écriture des chansons jusqu’à l’enregistrement et le mixage.

 

Si vous êtes présents dès l’écriture des morceaux, vous n’imposez pas pour autant de  limites ? Il suffit d’écouter, par exemple, « Ravi » des Blind pour se dire que vous n’avez pas comme but principal que ça parle au sacré saint « grand public » ?

 

Michel – Souvent les groupes se posent plus de questions que nous dans le sens où ils ont tendance à s’autocensurer. Tu te dis qu’il faudrait que ça soit un peu plus formaté, plus « grand public ». Enfin on sait pas ce que c’est « grand public » nous [rires]. Alors que nous au contraire, on essaie de les pousser dans leurs retranchements en leur disant « Non il faut que vous trouviez votre son, votre identité, votre manière de faire les choses ». C’est pas en essayant de faire comme le voisin qu’ils vont y arriver, au contraire. On essaie d’instaurer un dialogue entre les artistes et après ça peut revêtir différentes formes. Par exemple Pablo [ndlr – chant/guitare/compo  Moodoïd] quand on l’a rencontré, il avait pratiquement que des textes en anglais sauf un, c’était « Je suis la montagne ». C’était y’a 4 ans, du coup on lui a dit « écoute, tes titres sont supers mais pourquoi en anglais ? ». Après c’est vrai qu’il a pas été très difficile à convaincre, il sentait qu’il y avait un truc à changer. Il a donc réécrit les morceaux et ce qu’il a fait par la suite c’était en français. Il a tout de suite trouvé un vrai ton. Même les Blind c’était ça ! Bon c’était moitié-moitié au début et plus ça a été plus ils se sont rendu compte que leur identité se trouvait dans une écriture en français. La voix de François [ndlr – chant/guitare/compo Blind Digital Citizen] et ses textes c’est quand même quelque chose.

 

Du coup, vous vous basez sur quels critères lorsque vous jetez votre dévolu sur des artistes ?

Michel – C’est très variable ! Par exemple Grand Blanc c’est François des Blind qui nous a dit «on va faire un concert avec eux, écoutez ce qu’ils font c’est vachement bien ». Moodoïd c’est Julien Barbagallo, musicien qui est dans Aquaserge, qui nous en a parlé. Après on peut aussi tomber sur des artistes par hasard, plus rarement on reçoit des maquettes, je crois qu’on a jamais reçu une maquette venue de nulle part sur laquelle on craque. Et puis c’est vrai qu’aujourd’hui y’a  différentes manières de se faire connaitre en comparaison au simple envoie de maquettes un peu au hasard à des labels. En plus, quand tu reçois la maquette, tu ressens tout de suite si la personne connait ou pas le label.

 

Il faut que les  groupes correspondent à une identité véhiculée par Entreprise ?

Benoit – Non pas forcément, ils sont tous très différents. Notre but c’est plutôt de se faire connaître par les artistes et aussi d’en trouver qui vont marquer leur époque et qu’on pourra réécouter dans 10 ans. On n’est pas un label « Do It Yourself », on produit, on passe du temps en studio. On fait un travail de maison de disques « à l’ancienne ». Après dans la réflexion sur la crise du disque, c’est clair que c’est pas moins de maison de disques. C’est plutôt plus, sauf qu’elles n’ont peut-être pas assez fait ce travail de production, d’accompagnement. Parce que nous on va chercher les groupes sur la scène indépendante, « underground », « DIY », appelle ça comme tu veux, mais on va leur offrir les moyens de grosses maisons de disques (le studio, la promo…) pour que ce genre d’artistes soient propulsé vers le « grand public ».

 

 

D’où la collaboration avec des majors en licences de distributions ?

Michel – En fait on essaie de prendre le meilleur de chaque « monde » donc on collabore avec AL+SO qui est un label de Sony et qui commercialise nos disques. Ça nous permet de nous appuyer sur un grand groupe pour la distribution, la commercialisation, la promotion, le marketing etc. Et nous on fait ce qu’on sait faire de mieux : signer des supers groupes !

Benoit – Quelque part c’est ce qu’on te demande, c’est ce que le public attend, ce que les groupes attendent. Si tu ne te mets pas cet objectif là ça n’a juste pas de sens. C’est pour ça que c’est pas juste un hobby, on s’appelle pas Entreprise pour rien [rires]. C’est clairement pas un choix neutre, c’est la petite blague à la suite de la crise du disque, quand tout le monde s’est pété la gueule. Donc y’a une petite ironie derrière ce choix mais y’a aussi un côté où on travaille sérieusement.

 

Entreprise, un label qui ne jure que par le vinyle ? Est-ce que ça marque un refus de se cantonner à l’ère de la dématérialisation de l’écoute musicale ?

Michel – Ouais, déjà parce qu’en format court on va pas sortir ça sur un format CD, on le fait davantage pour les albums. On sait pas encore combien de temps on le fera…

Benoit – On sait pas pour quand le retour de la mode CD est prévu en fait !

Michel – L’idée aussi c’est de se caler avec le mode d’écoute et de consommation des gens. Evidemment tout sort en digital mais le format vinyle reste un très bel objet. C’est grand, tu touches les choses, c’est du carton, t’es intrigué par une pochette, t’as envie de l’avoir. Et puis surtout, c’est aussi une manière de parler aux fans de musique qui continuent à acheter en physique. Donc ça fait plaisir à tout le monde et puis ça donne une assise au label. Ne faire que du digital à un moment c’est plus possible.

Benoit – Aussi les gens qui achètent de la musique, achètent du vinyle donc c’est notre premier public que ça soit des collectionneurs ou non. Donc il faut qu’on soit à la hauteur des attentes de ce public en lui offrant de beaux objets.

Michel – C’est un peu une vitrine aussi parce que commercialement c’est pas la panacée… Quand tu commandes 500 vinyles c’est toujours compliqué mais après c’est une envie. Ça donne une réalité au travail des artistes, ça le sacralise.

 

Entreprise détiendrait le « monopole » de la pop indépendante francophone ? Vous pensez quoi de l’émergence de labels qui s’inscrivent dans le même sillage que le vôtre ?

Michel – On aimerait bien mais c’est pas le cas, y’a plein d’autres labels qui s’inscrivent aussi dans cette mouvance.

Benoit – Après c’est pas plus mal, plus y’en aura mieux ce sera. Parce que plus t’en as, plus t’as de public donc ça permet une plus grande visibilité médiatique.

Michel – Du coup, plus la scène est vivante plus ça inspire d’autres groupes à faire de la bonne musique, y’a une dynamique un peu vertueuse. Parce que c’est vrai que ça faisait un moment qu’on réfléchissait à faire un label en français, depuis qu’on a sorti La Femme et qu’on voyait un peu tous ces jeunes groupes qui faisaient de supers trucs en français. Et ça c’était pas forcément le cas y’a 5-10 ans, après on n’avait pas accès à la musique de la même façon qu’aujourd’hui et les gens étaient naturellement plus tournés vers l’Angleterre ou les Etats-Unis. Puis on a senti le moment on une sorte de nouveau paradigme s’installait. Du coup, on en a parlé aux artistes de Third Side et le problème c’est qu’il y avait un peu ce côté français = mainstream ou variét’. Après, en insistant sur le côté francophone du label ça a plu et je pense qu’on était les premiers à être là-dessus. Aujourd’hui y’a pas d’autres labels qui se réclament exclusivement francophones mais vont quand même vers la « bonne musique » et les meilleurs groupes français, en ce moment, chantent en français à quelques exceptions près. C’est aussi une question de préférences personnelles, si tu veux écouter de la musique en anglais tu écoutes un groupe anglais ou américain, ils font ça très bien. L’émotion que tu peux ressentir avec un morceau des Blind ou de Moodoïd, ces textes un peu fous, c’est quelque chose que tu peux pas avoir ailleurs. Paradoxalement, ça permet aussi aux jeunes groupes français de faire plus parler d’eux à l’étranger parce qu’on arrive à quelque chose que les autres n’ont pas. Du coup c’est intriguant, La Femme ont beaucoup tourné aux Etats-Unis. Y’a un truc, c’est exotique pour eux !

 

Y’a d’autres artistes que vous auriez aimé signer ?

Michel – On aurait été ravis de sortir l’album de La Femme !

Benoit – Sinon y’a Taulard, je regrette qu’on ne bosse pas avec eux.

 

Le dernier évènement qui vous a marqué avec les groupes du label ?

Benoit – Les Transmusicales avec Grand Blanc c’était le dernier gros truc !

Michel – ils ont assuré ! En plus c’était leur premier gros concert, y’avait un certain enjeu parce qu’il y avait beaucoup de programmateurs et de médias. C’est toujours un peu dur et ça peut être aussi cruel pour un jeune groupe de se retrouver devant un parterre de monde pareil. Si tu veux progresser il faut être au rendez-vous de ce genre d’événement de toute façon. Y’avait un côté un peu magique, tu ressentais une tension et c’était vachement bien. D’ailleurs y’avait aussi Bagarre qui jouaient aux Bars en Trans et même l’année dernière y’avait les Superets avec Moodoïd.

 

Un peu de promo, le festival « A nous Paris » avec l’ « Entreprise label night ». Bagarre, les Blind et Grand Blanc ! Une formule qui, j’espère, se reproduira ?

Michel – Ouais, on avait déjà fait deux concerts d’été au Trabendo et quand on a quelques groupes à nous qui jouent ensemble le même soir c’est assez fantastique. Y’a une scène qui se crée, qui se fédère autour de ces groupes là et c’est toujours des moments magiques. Quand on nous propose des plateaux comme ça c’est pas toujours évident à monter parce qu’il faut que tout le monde soit disponible au même moment. Après ça permet d’assoir cette scène là, au de-là du label. On espère que dans 5 ou 10 ans les gens diront « j’y étais au concert de Bagarre, Grand Blanc et des Blind et c’était super ! ».

logo Entreprise

 

Enfin, je suis certaine que vous avez bien quelques conseils pour ceux qui voudraient se lancer dans la création d’un label ?

Michel – Ah c’est le côté un peu plus pro de l’interview la ! [rires]

Benoit – Pour parler que pour nous, ça reste très compliqué. Economiquement tout le monde n’a pas trouvé son modèle, c’est encore un secteur en crise du coup y’a peu d’embauches. Créer un label aujourd’hui ça reste compliqué parce que les revenus sont très différés dans le temps donc à moins de faire le gros jackpot avec un artiste, ce qui arrive rarement, le succès d’un artiste tu le dessines plutôt sur 3-4 ans de gros investissements. Donc en gros, monter un label suppose d’avoir des fonds et d’être capable de soutenir un effort d’investissement pendant au moins 5 ans, à perte…

Michel – Après y’a plein de modèles différents, nous quand on a commencé Third Side on se débrouillait comme on pouvait…

Benoit – Ouais t’as aussi le modèle « Do It Yourself »  mais tant pour les groupes que pour les labels c’est pas un modèle économique viable. Ça revient plus à un hobby même si t’es passionné. Y’a des trucs supers là-dedans mais on est hors du «  qu’est-ce qu’on fait pour gagner notre vie ? ».

Michel – Et puis si t’es passionné c’est jamais une histoire de sous quoi qu’il arrive. Avec internet ça a paradoxalement siphonné les revenus mais en même temps c’est un outil promotionnel fantastique. Y’a beaucoup de jeunes labels qui se montent, qui ont des artistes et qui les sortent. Mais c’est vrai que c’est un autre modèle. Nous on a fait en partie ça et on a évolué vers quelque chose de différent parce qu’on a envie d’offrir plus à nos artistes. Quand on signe de jeunes artistes ils n’ont pas de manager, ou alors un manager qui a leur âge, ils n’ont pas de tourneur, donc c’est vrai qu’on les aide sur tout. Pour Grand Blanc, on a trouvé leurs premières dates à Paris, on leur a trouvé un tourneur, y’a tout un travail de préparation.

 

Une interview qui se clôt sur des recommandations qui, j’en suis certaine, pourraient servir à plus d’une personne voulant se lancer à cœur perdu dans cette aventure.

Je remercie naturellement Michel et Benoit d’avoir permis à L’Artichaut de leur prendre un peu de leur temps. Pour la bonne cause, toujours !

Maywenn Vernet

 

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