En attendant Godot à la Cartoucherie

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Une grande scène vide sur laquelle se dessine un chemin de sable, un fond bleu, un arbre mort sur un côté. Un décor minimaliste pour une représentation sans fard de la condition humaine. La mise en scène de Jean Lambert-Wilde, Lorenzo Malaguerra et Marcel Bozonnet de En attendant Godot est époustouflante de réalisme et de sincérité.

Note : 5 artichauts sur 5

EN ATTENDANT GODOT

Vladimir et Estragon se lancent des mots pour tromper l’ennui, passant d’un sujet à l’autre sans transition, et on se surprend à être captivé par ce qui est davantage une conversation qu’un dialogue théâtral. Le texte de Samuel Beckett est mis en valeur avec naturel et vraisemblance : les didascalies sont simplement respectées sans en rajouter, la mise en scène est précise sans sombrer dans le suivi mécanique des indications de jeu, elle se déroule naturellement comme une danse. L’énergie des acteurs et l’enchaînement rapide des répliques qui se coupent même parfois procurent une vitalité à la pièce, montrant l’urgence de vivre et le refus d’abandonner des deux vagabonds. Les scènes dynamiques alternent avec de longs moments de silence chargés de tension et d’attente ; les acteurs occupent l’ensemble de la grande scène tout en restant confinés dans leur espace d’attente oppressant dont ils ne peuvent pas sortir avant l’arrivée de Godot. Les quatre acteurs sont tous aussi excellents les uns que les autres par la sincérité de leur jeu, et il faut saluer le morceau de bravoure de Lucky qui réussit à rendre un texte vivant marqué par de multiples changements de ton sans accros tout en fournissant un effort physique impressionnant.

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Les pièces de Beckett se situent toujours en équilibre entre le comique et le tragique : tragique d’une existence dénuée de sens et comique de leurs tentatives désespérées pour tromper l’ennui. Le parti pris ici est celui d’une mise en scène plus comique que dramatique. Il est dommage cependant qu’elle tombe parfois dans le clownesque, ce qui enlève à la vraisemblance du jeu. La grande force de cette pièce est la tension permanente entre le sérieux et le léger. La gravité est toujours présente en arrière-plan, comme une ombre menaçante au-dessus des deux vagabonds qui voudraient l’ignorer. La réflexion philosophique de la pièce s’insère naturellement dans le dialogue sans créer de ruptures : les questions plus profondes alternent avec les questions frivoles, mais l’absence de réponse n’empêche pas la conversation de continuer, car il faut bien continuer à vivre même si Godot ne vient pas. Vladimir et Estragon évoquent plusieurs fois la possibilité de se pendre à une branche de l’unique arbre du paysage, mais leur envie de vivre l’emportera toujours. Ces deux vagabonds représentent la condition humaine entière dans son étrangeté et son absurdité. L’idée géniale des metteurs en scène a été de confier les deux rôles principaux à des acteurs noirs, qui plus est avec un léger accent,ce qui donne une résonnance politique à la pièce : plus que de simples vagabonds, Vladimir et Estragon deviennent des immigrés clandestins en attente d’un passeur. Pièce intemporelle sur la condition humaine, En attendant Godot prend également avec cette mise en scène une forte dimension actuelle.

 Diane Richard

 

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