Elle l’adore – Jeanne Herry

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Elle l’adore, de Jeanne Herry
Et même l’enfer c’est pas grand-chose

2,5 / 5 artichauts

Muriel, une esthéticienne d’une quarantaine d’année, est une fan inconditionnelle de Vincent de Lacroix depuis son adolescence. Les murs de ses appartements successifs ont été tapissés de ce sourire charmeur et de ces regards profonds complètement artificiels. Elle se rend à presque tous ses concerts et est désormais connue par les équipes du chanteur (inspiré d’un célèbre grand joueur de poker et accessoirement chanteur et acteur français). Au cours d’une dispute violente avec sa fiancée, Vincent Lacroix provoque accidentellement la mort de celle-ci. Maudit disque d’or. Alors qu’il abat avec une intelligence froide et effrayante les indices les uns après les autres, il se tourne vers une personne « de confiance » pour l’aider à se débarrasser du corps. C’est ainsi que Muriel entame un périple macabre pour le compte de son idole.

Jeanne Herry a choisi des partis pris courageux et très intéressants, comme celui de ne jamais faire chanter ou passer une chanson. Ce n’est en effet pas le propos du film. Elle cherche en revanche à exploiter le pouvoir et la fascination qu’exerce Vincent Lacroix sur sa fan. Jusqu’où la passion est-elle aveugle ? S’arrête-elle à la frontière suisse ? La déification justifie-t-elle un tel abandon de soi… et une peine de prison conséquente ? Jeanne Herry pose ces questions, non avec une grande finesse, mais de manière originale. Elle répond à ces questions de manière partielle, notamment avec une fin assez prévisible, mais significative.

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Elle dépeint une superstar obsédée par son image et sa réputation. Muriel se révèle être, quant à elle, une mythomane. Cela apporte de la complexité à son personnage, pouvant paraître simpliste de prime abord. La construction de sa personnalité par Jeanne Herry est un phénomène intéressant et progressif. Certaines scènes, comme celle d’ouverture, ne prennent sens qu’à la fin. La réalisatrice laisse des indices depuis le début. Il est regrettable que la bande-annonce laisse voir d’entrée cet aspect de la protagoniste, ce qui gâche un élément intéressant de l’intrigue.

Cependant, sans deux acteurs d’un tel talent, le film n’aurait pas eu le même impact. Il repose principalement sur les performances irréprochables de Laurent Lafitte et de Sandrine Kiberlain. Le premier parvient à exprimer une émotion grâce à un sourire tête à claque ou grâce au positionnement de ses lèvres. On sent l’investissement de Sandrine Kiberlain dans son personnage. Elle s’exprime essentiellement par son regard, tantôt fuyant, tantôt effrayé.

Loin d’être éblouissante et originale, la mise en scène n’en demeure pas moins efficace, essentiellement basée sur des zooms et des« champs/contrechamps ». Elle l’adore n’est pas une révolution visuelle ni sonore mais cependant, la bande-son pertinente et subtile de Pascal Sangla, interprétée dans sa quasi-intégralité au piano, donne du corps au film et permet de ne pas s’enfermer dans un genre précis.

L’histoire qui se déroule en parallèle au sein du commissariat est longtemps un mystère pour le spectateur, jusqu’à la fin du film. La réalisatrice tente de nous faire comprendre que les enquêteurs sont faillibles et humains, et qu’une condamnation pour meurtre peut se jouer à très peu de choses, comme un SMS adultère par exemple. La performance de Pascal Demolon en flic à la voix grave et fatiguée (membre de la joyeuse bande de Radiostars, tout comme Benjamin Lavernhe présent dans le film), est à noter. Cette double intrigue est compréhensible mais semble en revanche relativement mal amenée.

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La fausse naïveté de Sandrine Kiberlain et la cocasserie des interrogatoires de Laurent Lafitte sont la force comique du film. Jeanne Herry signe en effet un polar déroutant parfois drôle, pourvu d’un humour sombre mais indéniable. Il est cependant dommage que le personnage de Laurent Lafitte ne soit pas davantage nuancé dans son égocentrisme. Cela aurait eu le mérite de l’éloigner du danger de la caricature. Dans la veine de Jean-Philippe, Jeanne Herry propose un film qui, loin d’être innocent, ne s’enferme pas dans un genre.

Et puis enfin, Michel Drucker fait partie de la fête. Même pour vingt secondes, ça ne se loupe pas…

Augustin Hubert

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