Electrique Platonov

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Platonov (« le petit Platon ») est la toute première pièce d’Anton Tchekhov, écrite alors qu’il n’avait que dix-huit ans. Et comme beaucoup de premières pièces, elle est une explosion de thèmes et de dialogues, où les personnages effleurent toutes les facettes de la vie. Nikson Pitaqaj, le metteur en scène de la compagnie Libre d’Esprit, a choisi de se concentrer sur une de ces dimensions : l’amour, cet amour auquel Platonov est incapable de faire face bien qu’il ne cesse de le susciter, Don Juan des provinces russes, beau-parleur. Exerçant sur son entourage féminin une fascination dont il n’est pas le maître mais dont il sera finalement la victime. La pièce est matricielle à l’univers de Tchekhov : elle s’ouvre sur la fête, la danse, les beuveries de leapetite noblesse des provinces, dans un magnifique domaine possédé par la belle Anna Petrovna. Veuve d’un général, elle  a hérité de ses dettes abyssales, contre lesquelles elle se débat sans cesse – on pense à la désespérante Loubiov dont l’inconséquence mène à la perte de la Cerisaie. Déjà, ce vide et cette attente infinie, cet ennui que viennent meubler les dialogues souvent si drôles, souvent si creux, mais parfois éminemment lucides ou d’une beauté fulgurante, sous la plume stylisée de Tchekhov. Mais la violence et le chaos présents dans Platonov sont de loin supérieurs à ceux des pièces à venir.

            C’est sans doute cette violence que restitue le mieux l’adaptation sombre et nerveuse de la compagnie Libre d’Esprit, qui joue Platonov jusqu’au 3 janvier 2016, dans ce si joli théâtre de l’Epée de Bois, à la Cartoucherie du Bois de Vincennes (un théâtre aux airs de grange, luxueusement réhabilité, entièrement boisé : un lieu à découvrir !). Cette noirceur est présente dès les premiers actes, le début de la fête à laquelle Platonov est si attendu. Alors que sa verve provoque aussi bien scandales qu’adoration, on pressent déjà la fissure en cet homme bien trop brillant pour la médiocrité de sa situation, bien trop fougueux pour la lâcheté de son cœur. Les pas de danse esquissés par les personnages, mêlés au dérèglement croissant de leurs mouvements sous l’effet de l’alcool qui coule à flot, illustrent cette ambiance étrange. Tentative d’une impossible légèreté de l’être, progressivement rattrapée par le drame qui se dessine de plus en plus distinctement.

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Sous la direction de Nikson Pitaqaj, la compagnie Libre d’Esprit élabore un théâtre extrêmement physique, qui absorbe tout entier l’attention du public, l’hypnotise. Cependant, ces perpétuels sursauts des corps, ces états de transe et cette façon systématique que les personnages ont de quitter le plateau en courant finit par devenir éreintante pour les spectateurs. Alors que les dialogues s’enchaînent à une vitesse qui les rend parfois difficilement compréhensibles, la tension ne cesse de monter, pour finalement atteindre, bien avant le drame final, un paroxysme auquel on demeure très longuement. La dépense d’énergie des acteurs devient alors assez vaine, et on aurait envie que la colère, le désespoir et la haine soient interprétés à un volume un peu plus faible, pour mieux profiter des éclats de cette si belle écriture tchekhovienne. La mise en scène assez pesante n’écrase pas le talent de certains comédiens, qui se dégagent néanmoins : saluons notamment le très bon jeu d’Henri Vatin qui interprète Platonov (mais qui gagnerait à être un peu plus apaisé, et donc moins monochrome).  Une adaptation qui restitue donc bien le tourbillon de violence et de chaos de la toute première oeuvre de Tchekhov ; une adaptation en somme électrique, à l’image, d’ailleurs, du logo de la compagnie.

Platonov, de la compagnie Libre d’Esprit, jusqu’au 3 janvier au théâtre de l’Epée de Bois.

Marianne Martin

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