Éclatant Henry VI, ou le pouvoir du théâtre

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Après quatre ans de travail, la Piccola Familia présente enfin sa formidable épopée sous sa forme complète. Dix-huit heures de spectacle, mis en scène par Thomas Jolly, où l’on navigue du comique à l’épique, en passant par le tragique. Vous pouvez y assister aux Ateliers Berthier jusqu’au 17 mai si vous souhaitez le voir sur deux jours, ou le 20 juin à Rouen, au CDN de Haute-Normandie, pour le voir en une journée.

Avis : 5 sur 5

© Brigitte Enguerand / Divergence

© Brigitte Enguerand / Divergence

L’ascension est fulgurante pour le jeune Thomas Jolly. Après être sorti lauréat de la première édition du Festival Impatience organisé par Olivier Py en 2009 avec Tôa de Sacha Guitry, il rencontre un succès public et critique au Festival d’Avignon 2014, remporte un Molière fin avril 2015, et soulève la foule au terme de sa première parisienne d’Henry VI aux Ateliers Berthier de l’Odéon.

Henry VI, fresque épique de 18 heures. Trois pièces, quinze actes, plus de 200 personnages et 10 000 vers. Une somme dans laquelle il était bien périlleux de s’engager, et pourtant, pour la première fois en France, la jeune compagnie Piccola Familia s’y engouffre avec une joie et une vitalité sans pareilles. Elle nous y conte le couronnement d’Henry VI à neuf mois seulement, puis son règne sage et pieux, mais rapidement jalonné de trahisons, complots, ambitions… engagées lors de la Guerre de Cent Ans et nourries par la Guerre des Deux Roses.   Après avoir combattu les français, Henry doit faire face à l’ennemi intérieur, qui l’atteint progressivement en écartant ses hommes de confiance, en nourrissant des révoltes populaires, et autres traîtrises provoquées par des ambitions personnelles ou des revendications de légitimité. Une aventure qui n’est pas de tout repos pour un roi qui ne jure que par la volonté divine.

La Piccola Familia

La Piccola Familia

Une aventure, voilà ce qu’est Henry VI. Un beau voyage, aussi bien pour le spectateur que pour les comédiens. Le public noue des liens, et crée une grande communauté avec comédiens et techniciens. C’est là l’essence d’un théâtre populaire et accessible : rendre un classique bien rébarbatif au premier abord, une œuvre shakespearienne touffue mais pas forcément passionnante à parcourir aussi accrocheuse et addictive qu’une série télévisée.

La Rhapsode - Photo: Nicolas Joubard

La Rhapsode – Photo: Nicolas Joubard

L’œuvre est modernisée, revitalisée, et liée par les merveilleuses interventions de la Rhapsode (interprétée par Manon Thorel), qui ajoute une touche comique tout au long de l’œuvre et crée un véritable attachement du public à son personnage, à l’œuvre et au spectacle. Ce formidable esprit de troupe ne peut qu’emmener le spectateur dans son récit, avec une scénographie simple mais qui donne lieu à des trouvailles intelligentes. Thomas Jolly a préféré payer ses comédiens et techniciens décemment, y compris lors des répétitions, plutôt que de se payer une scénographie hors de prix. Tout cela montre bien qu’encore aujourd’hui, on peut emporter le spectateur avec des costumes et des décors parfois très artisanaux (on se rappelle de l’intervention de la Rhapsode pointant du doigt les costumes fantasques réalisés par les acteurs eux-mêmes). Le texte est proféré avec la force et l’énergie de la jeunesse, et ravive le spectateur à tout moment, la création lumière superbe malgré les moyens, et les scènes chorégraphiées sur fond de musique bien rythmée sont particulièrement réussies.

Cette œuvre monumentale, ce morceau de bravoure redonne foi en le pouvoir du théâtre. Ce dernier peut encore accrocher, emporter et faire réfléchir et ce pendant 18 heures. Tout cela fait d’Henry VI une œuvre non seulement nécessaire mais aussi magnifique, puisqu’il est rarement donné de voir le public se joindre aux comédiens sur scène pour frapper des mains en rythme, huer certains personnages, applaudir, rire encore au bout de quinze heures de spectacle, haleter… puis, lorsque s’achève enfin ce grand voyage, applaudir à tout rompre, debout, en tapant des pieds et en criant.

© Brigitte Enguerand / Divergence

© Brigitte Enguerand / Divergence

Le spectateur est pris, engagé de manière physique, dans tous les aspects de son être. Et quoiqu’on en pense, j’ai eu l’impression lors de ce week-end d’assister à un grand moment de théâtre, un tour de force qui, j’espère, restera dans les mémoires pour longtemps.

Bertrand Brie

Si vous aussi avez été emportés par Henry VI, vous pourrez retrouver Richard III par la Piccola Familia, soit la suite de l’histoire, à l’Odéon en janvier prochain

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