Douces noyades avec Pascal Rambert

© Yann Rabanier

Fidèle à la promesse du T2G, Pascal Rambert nous invite à Genneviliers pour vivre « l’art comme expérience ». Avec De mes propres mains, il reprend pour la quatrième fois son texte écrit en 1993 et le confie à Arthur Nauzyciel. Planté pas même au milieu d’une salle fermée, fixant de ses yeux mi-clos le vide, celui-ci déverse un monologue halluciné d’un homme en perdition de lui-même. Avec Argument, le huit clos se referme sur le déchirement d’un couple bourgeois faisant écho à celui de la société française durant le Commune en 1871. Interprétée et écrite pour Marie-Sophie Ferdane et Laurent Poitrenaux, cette inévitable séparation entre un patriarche conservateur et une femme en émancipation s’étire pourtant sur un temps incompréhensible, comme par impossibilité de rompre avec l’ancien monde. Deux pièces, une même plongée déstabilisante dans le souffle constant des mots. Après tout, « il faut plonger pour connaître son identité ».

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Photo © Marc Domage

« Nous sommes des hommes sauvés parce que nous savons que vivre, c’est se lever marcher manger travailler et dormir et puis recommencer tout simplement nous sommes des hommes sauvés parce que notre peau aime qu’une autre peau contre elle vienne se poser tout simplement nous sommes des hommes sauvés car la terre nous a été donnée immense et peuplée couverte de livres de musique et d’images nous sommes des hommes sauvés enfin car comme ceux qui vinrent avant nous nous avons construit notre vie sur l’amour et moi je dis dans tout cela je ne me reconnais pas »

Dans un flux tendu, un homme face à lui-même braille son insatisfaction, ressasse des souvenirs têtus, et laisse son mental se déverser une ultime fois. Le corps d’Arthus Nauzyciel vibre de partout. Absolument présent, on ne sait cependant pas où il se trouve. Spatialement, on le perd entre Paris et Alexandrie. Physiquement, lui se perd entre l’homme, l’animal, la chose. S’il répète inlassablement vouloir être pur, il reste rattrapé par la fécalité de la vie réelle. Peut-on faire disparaître une corporalité trop pesante en la figeant, et fuir à travers les livres ? Il y a cette nécessité de décomposer la vie pour la comprendre, collectionner des morceaux de corps de putes, des bouts de corps mourants, numéroter une réalité qui ne se laisse pas saisir. Le corps ne peut se faire oublier et les bras scandent le texte malgré eux, par soubresauts. Pieds nus, dans une lumière blanche pour seul décor, la banalité de la condition humaine y est crûment disséquée. À la frontière du tout et du rien, il devient nécessaire de se débarrasser de ce corps monstrueux et sans identité. Un amok vital.

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Photo © Marc Domage

« This was the reason that, long ago

In this kingdom by the sea

The winds blew out of a cloud, chilling

My beautiful Annabel Lee

So that her highborn kinsmen came

And bore her away from me,

To shut her up in a sepulchre

In this kingdom by the sea »

Annabel Lee, Edgar Allan Poe

 

Sur la lande, les lumières d’Yves Godin éclairent un couple qui se déchire. Le bruit de la pluie couvre le martèlement des mots. On s’agrippe comme on peut à des phrases, à des brèves idées qui s’effacent et réapparaissent – fleuve tortueux. Devant nous, se dessine une esthétique de la  lutte dans cette scénographie opératique. Bien sûr, c’est d’abord une lutte amoureuse d’un homme jaloux contre son amour qui lui échappe. La lutte de l’indépendance de la femme aussi. Mais surtout, c’est une lutte entre deux mondes : l’ancien, gothique, où l’«homme simple»  s’attarde par lentes énumérations sur les belles choses, les tissus, les fleurs ; le nouveau, moderne, s’élançant parfois naïvement vers les idéaux des livres. À la fois témoin et objet fantomatique de l’affrontement, l’enfant maladif regarde. Pascal Rambert nous entraîne dans un monde de rêves où les morts réapparaissent pour délivrer leur message aux vivants, entre résurgence d’une promesse oubliée et attention à une société qui étouffe.

Laissez vous happer par ce mélange de rêves et de situations vraies

La création de Pascal Rambert, Argument, joue du 22 janvier au 13 février, au Théâtre de Genevilliers

Ella Bellone

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