Dostoïevski au coeur des falaises: éclatants Frères Karamazov

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Au creux des parois rocheuses de la carrière Boulbon s’élève la voix de Camille de la Guillonière, travesti en commère criarde, qui narre les grandes lignes de l’intrigue des Frères Karamazov. Et avertit les spectateurs du déroulement du spectacle : « Bon, que se passe-t-il à la troisième partie… Eh bien vous, vous commencerez à avoir très froid ! »

Ainsi débute l’aventure métaphysique et romanesque, dramatique et musicale imaginée par le jeune et brillant Jean Bellorini, directeur du théâtre Gérard Philipe. Durant presque six heures, jusqu’au cœur de la nuit, le verbe de Dostoïevski raisonne au cœur de la minéralité. En effet, l’adaptation de l’ultime roman de l’auteur russe prend corps au sein de la carrière Boulbon, lieu magnifique, surplombant des collines qui s’inondent doucement d’une lumière rasante, tandis que retentissent les trompettes annonçant le début du spectacle. La scène est bardée de falaises, dont la pointe semble venir taquiner les étoiles. Le caractère spectaculaire et impressionnant dont émane un tel lieu est synonyme de défi : se dégagera-t-il du théâtre une puissance apte à rivaliser avec celle de la nature ?

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Les Frères Karamazov par Jean Bellorini – Photo: C. Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

Au fil des heures, alors que le soir et la fraicheur s’insinuent doucement, la réponse se dessine clairement : oui. Le spectacle de Jean Bellorini dégage une force vitale essentielle, touchant au cœur du théâtre. Les voix des comédiens, vibrant contre la pierre, portent le verbe de Dostoïevski en alliant énergie radiante et grande sensibilité.

Se démarque particulièrement le jeu de Clara Mayer, qui campe une Grunshenka aux cheveux couleur chewing gum, irrévérencieuse, insolemment spontanée et lumineuse d’amour. François Deblock, silhouette longiligne, presque immatérielle, à la chevelure d’un blond proche du blanc, vêtu d’une longue robe rouge puis tricolore, interprète quant à lui Aliocha. Il est celui des frères qui incarne la mysticité, et celui dont Dostoïevski avait prévu le retour dans une œuvre ultérieur, comme terroriste souhaitant s’en prendre à Moscou. Prenant en compte cette indication du traducteur André Markowitz, l’adaptation de Bellorini accorde une large importance au personnage, à son amour avec la touchante et maladive. Enfin, le personnage de Dimitri Karamazov, le frère fou d’amour, est campé par l’incroyable Jean-Christophe Folly, qui se livre, au cours de son procès à la fin du récit, à un numéro tout à fait hilarant. En réalité, il faudrait saluer la performance de chacun des acteurs de la troupe de Bellorini.

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Les Frères Karamazov par Jean Bellorini – Photo: C. Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

En effet, leur théâtre est franc et puissant. Ils n’ont que peu recours aux ressources technologiques. Bien que la voix des acteurs soit tout de même légèrement amplifiée par leurs micros, le spectacle propose un retour au mythique face à face entre la parole et les éléments, sous le ciel étoilé – en rupture avec la tendance montante du recours à la vidéo.

Le metteur en scène explore en revanche toutes les ressources du spectacle vivant. La musique joue un rôle singulier, particulièrement important : les musiciens sont d’ailleurs présents sur scène, abrités sous une datcha. La même sur le toit de laquelle montent les personnages lorsqu’ils viennent adresser leurs interrogations métaphysiques aux cieux. Le récit par Ivan Karamazov de la fable du Grand Inquisiteur s’achève par exemple par « Tombe la neige » d’Adamo, qu’interprète le comédien Geoffroy Rondeau. Le surgissement du chant au cœur du romanesque est à chaque fois aussi surprenant que génial.

Les Frères Karamazov par Jean Bellorini - Photo: C. Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

Les Frères Karamazov par Jean Bellorini – Photo: C. Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

Par ailleurs, le travail sur les costumes contribue à instaurer l’aura singulière de cette mise-en-scène: les personnages du roman dostoïeskiens apparaissent comme les membres d’une troupe baroque, presque circassienne, donnant ainsi au récit russe et à ses interrogations métaphysiques une douce coloration survoltée. En bref, on en retourne à une forme de théâtre plus ancestral, millénaire, comme l’exemplifie la présence d’un coryphée, formé par la troupe derrière le conteur Camille de la Guillonière.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce spectacle: le seul reproche est en revanche sa longueur. Certaines scènes sont d’un si grand éclat – l’avant-dernière partie notamment, qui nous tient véritablement en haleine une heure durant – qu’elles ternissent celui des autres, les rendant moins essentielles.

En bref, des frères Karamazov célestes et vibrants, pour une pièce fleuve survoltée, passionnante, qui relève tout à fait le défi de l’adaptation d’un roman tel que celui de Dostoïevski.

Les Frères Karamazov par Jean Bellorini, de Fiodor Dostoïevski et dans une traduction d’André Markowicz

Dans le In du Festival d’Avignon jusqu’au 22 juillet.

Marianne Martin

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