Dolce Vita ? du liberty au design italien (1900-1940), exposition au Musée d’Orsay

Antonio Donghi (1897-1953) 
Cirque équestre (Circo equestre), 1927 
Huile sur toile, 150 x 100 cm 
Collection particulière 
© Luca Carrà fotografo 
© Droits réservés

Méconnu du public français, le design italien s’expose au Musée d’Orsay du 14 avril au 13 septembre. S’offre à l’œil novice un panorama assez complet des courants ultramontains d’une période ambiguë, entre 1900 et 1940, où à l’aube d’une unification, ils sont plus diverses que jamais. L’exposition a l’ambition de poser la question de la naissance et de la constitution d’un « style italien » et s’interroge surtout sur la possibilité de son inscription dans une certaine idée de la  « dolce vita » dans une période de profondes mutations marquée par deux conflits mondiaux. Si l’exposition est à la hauteur d’une initiation réussie et jubilatoire au design italien pour le spectateur, reste malheureusement une frustration quant aux réponses aux questions ambitieuses qu’elle pose.

Les plus : 

  • Un vrai travail de mise en parallèle des styles et un parcours moyennement dense. Artistes choisis et œuvres rares sont des éléments procurant un véritable plaisir tout au long de l’exposition.

Les moins : 

  • Les salles se succèdent mais ne paraissent pas inscrites dans un contexte historique. Seule une salle « chronologique » permet de resituer les artistes et leurs œuvres au cœur des évènements. Les ambitions annoncées

Note : 3.5 artichauts 

Carlo Bugatti (1856-1940)  Chaise, 1902  Bois gainé de parchemin, rehauts peints et dorés, cuivre estampé, 97 x 37,2 x 53 cm  Paris, musée d’Orsay, OAO 1247  © Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Carlo Bugatti (1856-1940)
Chaise, 1902
Bois gainé de parchemin, rehauts peints et dorés, cuivre estampé, 97 x 37,2 x 53 cm
Paris, musée d’Orsay, OAO 1247
© Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

C’est avec le Liberty, l’Art Nouveau à l’italienne, que l’exposition débute. Il naît dans les années 1900 au Nord du pays. Si l’Italie est marquée par une industrialisation croissante et des processus de création nouveaux, le Liberty est encore fortement empreint d’une manufacture composée de marquèterie, de matériaux comme le bois ou le parchemin. Mais surtout, loin du design industriel, le Liberty est marqué par des lignes courbes et flottantes, inscrites à la fois dans le mobilier, comme sur la Chaise de Carlo Bugatti (1902), inspirée d’un escargot, et rappelées dans les peintures décoratives où le thème de l’eau est très présent (Les sirènes, Sartorio, 1893). Les Serpents de Mazzuloletti complètent le décor. Marqué par un certain régionalisme, le Liberty se transforme au fil des villes. Il imprègne la mosaïque et la verrerie à Venise, avec Vittorio Zecchin et les Rois Mages, la faïence à Florence. La pièce la plus impressionnante reste l’imposant triptyque de la « Légende d’Orphée » (1905), de Luigi Bonezza, qui irradie de couleurs et laisse entrevoir des personnages venant tout droit d’un tableau de Klimt.

L’exposition est chronologique, mais il est impossible de dire que chaque courant se succèdent à proprement parler, puisque tous émergent à quelques années d’intervalles avec une densité étonnante. C’est ainsi que dans les années 1910 se constitue le courant futuriste, celui de « l’éternelle vitesse omniprésente ». Ancré dans des manifestes se voulant révolutionnaires, le futurisme répond au « passéisme de la bourgeoisie ». Comme en écho à une première Guerre Totale, le futurisme est un design global et enveloppant (Salle à Manger de Balla, 1918), qui s’incorpore dans tous les objets, comme une protection, profondément marquée par la joie, ou en tout cas un positivisme lucide. Il réinvente les techniques moyenâgeuses et l’immense  tapisserie  « Chevauchée fantastique » de Fortunato Depero (1920) envahi la représentation visuelle que l’on se fait du courant. Des œuvres plus singulières dans leur traitement se détachent, comme le portrait continu de Mussolini (Bertelli).

Fortunato Depero (1892-1960)  Chevauchée fantastique (Cavalcata Fantastica), 1920  Tapisserie en laine, 273 x 376 cm  Collection particulière  © Photo Vitorio Calore  © ADAGP, Paris 2015

Fortunato Depero (1892-1960)
Chevauchée fantastique (Cavalcata Fantastica), 1920
Tapisserie en laine, 273 x 376 cm
Collection particulière
© Photo Vitorio Calore
© ADAGP, Paris 2015

L’exposition est marquée par une vraie volonté, qui paraît, de toute façon, nécessaire, de mêler les arts décoratifs et les arts plastiques, notamment pour des styles influencés par De Chirico. Toujours à l’aube du premier conflit mondial un certain renouveau Antique est guidé par des réflexions plus métaphysiques. Le mobilier va jusqu’à apparaitre dans la peinture (Meubles dans la Vallée 1927), et inversement. Les débuts de Gio Ponti, dont il est fait tellement fait mention dans l’exposition Piero Fornasetti, sont mis en valeur, notamment par ses faïences d’inspiration antique. C’est un style plus doux et plus rêveur, où le sens de la poésie ne manque pas de passer par des créations hétéroclites allant de bustes, plâtres ou créations en verre.

Le classicisme moderne bascule enfin vers les prémices du design industriel, les formes sont simplifiées, comme éclaircies de tout élément superflu. Dès 1927, le rationalisme italien, sous l’influence du Corbusier, fédère le pays et donne naissance à une ligne originale mais surtout constitué de matériaux innovants et inédits. Le métal remplace le bois et la matière, qui se suffit à elle-même, constitue l’unique ornement de l’objet. La production en série de meubles est permise par l’industrialisation, plus fonctionnel et s’invitant dans toutes les domaines de la vie, le design devient « industriel ».

Gio Ponti  (1891-1979)        Fontana Arte, manufacture (depuis 1931)                                                                                                                                                                            Lampe « Bilia », 1931 (réédition)                                                                                                                                                                Métal, verre opalin, H. 43, diam. 20 cm   Corsico, FontanaArte  © FontanaArte  © Droits réservés

Gio Ponti (1891-1979)
Fontana Arte, manufacture (depuis 1931)
Lampe « Bilia », 1931 (réédition)
Métal, verre opalin, H. 43, diam. 20 cm
Corsico, FontanaArte
© FontanaArte
© Droits réservés

Le voyage offert est multi-dimensionnel. A la fois dans l’espace du régionalisme de style, propre au design italien ; et dans le temps puisqu’il couvre une période vaste et prolifique.

Comme une plongée dans une période effervescente et torturée, l’exposition permet de saisir la multiplicité des inspirations et le degré de schizophrénie dont les artistes devaient faire preuve en ces temps de troubles. Certes, une réflexion sur les liens entre arts décoratifs et arts plastiques jalonne l’exposition, mais malheureusement, le fil rouge annoncé d’une interrogation sur la problématique de la « Dolce Vita » n’apparait jamais clairement, comme un sujet manqué. Mais après tout, n’est-ce pas là la richesse d’un design, dont il est impossible de l’inscrire dans une réflexion contextuelle, et qui semble se dérober à chaque tentative d’historisation ? Dans ce cas, il est bien question d’une dolce vita, assurément torturée mais toujours volatile.

Claire Renauld

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