Dheepan – L’immigration n’est pas un spectacle

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Dheepan, Jacques Audiard- 2,5/5 artichauts

C’était un pari risqué de faire un film essentiellement en langue tamoule avec des acteurs non professionnels. Jacques Audiard a déclaré ne pas avoir fait avec Dheepan un film engagé ; de fait il eût été gênant qu’il le revendique comme tel. Lui qui disait ne pas savoir placer le Sri Lanka sur une carte avant ce film, pourquoi a-t-il choisi de traiter un tel sujet ?

L’affiche, austère, suggérait un film engagé, du moins social. Le début de Dheepan ne trahit en rien nos attentes : d’emblée, nous sommes immergés au Sri Lanka, au cœur de la guerre civile et de ses atrocités. Pas de fioritures, la caméra va vite ; nous vivons l’urgence en même temps que les trois personnages principaux, qui décident de se faire artificiellement passer pour une famille afin de faciliter leur départ. Arrivés dans une cité de banlieue parisienne, ces trois Sri-Lankais que rien ne lie doivent s’habituer à un nouveau contexte social et apprendre à cohabiter. La première partie du  film est rythmée par des scènes touchantes et constructives, et ce notamment grâce a la petite fille qui, seule à maîtriser des rudiments de français, aide ses « parents » a comprendre leur nouvel environnement. Dheepan_paysage_613x380

C’est après que cela se gâte. En dépit de quelques éléments narratifs intéressants — telle la fatalité qui semble peser sur le personnage de Dheepan, rattrapé par son destin de soldat — le scénario évolue sans trop de cohérence. On délaisse peu à peu les personnages, notamment la petite fille, qui devient totalement transparente à partir d’un certain moment. Les rapports sociaux, d’abord centraux, deviennent peu à peu la toile de fond d’une mécanique plus grande : celle du cartel de drogue qui dicte sa loi à toute la cité. Les dilemmes auxquels sont confrontés les personnages sont passés sous silence alors même qu’ils sont centraux dans la construction de leur identité. Audiard semble séduit par le mélange de genres, mêlant thriller, film social et policier. La banlieue y est dépeinte d’un point de vue extérieur qui n’évite pas certains clichés. Il est avéré que la drogue est un véritable fléau dans certaines cités mais il est en revanche délicat de présenter ce problème sous l’angle d’une guerre des gangs digne de l’écurie Besson. La fulgurante déflagration de violence qui éclate à la fin sonne pratiquement comme un manifeste artistique : Audiard a-t-il avant tout voulu écrire un drame épique ? En parlant du film autour de moi après la séance, j’apprends notamment que Sur mes lèvres — très bon film du même cinéaste — s’était déjà vu reproché son traitement sensationnaliste, éloigné de la réalité, par les personnes malentendantes.

Comme dans le récent Mustang, le romanesque maladroitement inséré dessert ici le propos. Ne tirer du sort des migrants que ce potentiel spectaculaire n’est pas vraiment à leur honneur, surtout lorsqu’il s’agit d’un contexte brûlant et méconnu comme celui-ci — cette guerre civile a  fait 100.000 morts et on débat actuellement pour savoir si l’on peut ou non la qualifier de génocide. Sans verser dans le film gonflé au pathos, d’autres traitements sont possibles. Surtout, personne ne devrait oublier que l’apolitisme n’est pas une posture esthétique, quelque chose que l’on ajoute après coup à une œuvre ; prétendre ne pas juger, c’est encore porter un jugement, et bien souvent plus tendancieux qu’on ne le croit.

Dheepan-affiche-660x330Si on suit la dérangeante idéologie du film, il semblerait que la banlieue se réduise à des affrontements violents entre des individus qui, tels des pions dans un jeu qui leur est supérieur, ont finalement peu d’intégrité. Les réfugiés ne trouveront donc pas la paix en France, qui laisse ses banlieues en proie à une guerre civile comparable à celle du Sri Lanka. Pire que ce constat dénué d’argument, on regrette l’exagération gratuite d’une réalité contemporaine pour fournir une arène à un cinéma d’action qui ne s’assume pas. Ajoutons à cela un relent de machisme : la jeune femme tamoule ne ressent de l’affection pour son mari de fortune que lorsque celui-ci a un comportement protecteur — en lui obtenant  un passeport ou en lui sauvant la vie.

On peut bien évidemment apprécier une œuvre sans partager les positions qui y sont prises.  C’est plus difficile quand l’œuvre en question obtient une telle récompense en étant si peu critique sur la situation qu’elle expose. Dheepan n’est pas foncièrement mauvais et il faut reconnaître qu’il est bien réalisé, malgré toutes les réticences précédemment évoquées. Peu innovant dans son esthétique et dans ses idées, il reste cependant loin derrière Winter Sleep et La Vie d’Adèle, les dernières palmes d’or.

Juliette Le Guillou

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